La danseuse

décembre 01, 2015

Cher lecteur, vous remarquerez, au fil de votre lecture, que rien ne vient troubler le déroulement soyeux de cette histoire d’amour.
Elle est délibérément candide, naive et « fleur bleue », c’est-à-dire irréaliste.
Il est d’ailleurs possible, que la porosité entre le rêve et la réalité qui caractérise ce texte, vous semble inconfortable.
Mais, si vous voulez tout de même tenter l’expérience, le temps du récit, de voir la vie par le meilleur côté de la lorgnette, alors….en piste !

imane

Dans un pays d’Afrique appelé l’Ethiopie, vivait une famille de dix enfants.
Cette famille était gaie, bavarde et unie.
Les parents étaient musiciens. C’est ainsi qu’ils gagnaient leur vie, donnant des concerts aux alentours.
Pendant ce temps, les grands s’occupaient des petits.
Voila. C’était comme ça !

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Bien qu’âgée de 8 ans, Lyra, l’avant dernière, ne marchait toujours pas.
Ambre, sa cadette, en était très affectée. Tellement, qu’elle parlait peu et paraissait lointaine.
Pourtant Lyra respirait le bonheur.
Légère comme une plume, elle passait de bras en bras. On lui cédait tous ses caprices.
« Je veux barboter dans le torrent, ordonnait-elle, rendre visite au grand sorcier, prendre un bain de soleil sur le dos de l’éléphant. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. On l’emmenait en chantant, riant et caracolant. A la tête du cortège, Ambre ouvrait la voie en exécutant des sauts de chat.

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Ce bout de chou de 6 ans dégageait une grâce saisissante.
Lyra prétendait que dès qu’elle la voyait danser, son cœur se mettait à rire et ses chevilles à s’animer.
Elle la sollicitait donc sans cesse: « Allez ! On danse…? » Puis, s’adressant à ses jambes : « En piste, jolies flûtes. »
Ne lâchant plus sa muse des yeux, elle l’applaudissait en se balançant en cadence.
Un jour, se prenant au jeu, elle lui tendit les bras avec une telle assurance que la benjamine finit par lui saisir les mains.
A la surprise générale, Lyra se retrouva debout. Ses pieds martelaient fermement le sol. Sa sœur s’arrêta net et un silence absolu envahit la pièce.

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A partir de cet instant, la fillette retrouva définitivement l’usage de ses jambes, et on attribua à Ambre des pouvoirs magiques.
Son père l’emmena chez le sorcier pour lui faire part du prodige, et lire dans le destin de cette petite fille étonnante.
Et voici quelles furent ses paroles: « Cette enfant est douée d’un talent rare, celui de danser avec son âme.
Ce spectacle déclenche des miracles. Il offre une clé de guérison à ceux qui s’ouvrent à la magie. Envoie ta fille dans les écoles de danse les plus variées : traditionnelle, africaine, classique, urbaine, contemporaine. Excellant dans toutes, elle passera de l’une à l’autre avec facilité, jusqu’à ce qu’elle rencontre celui qui deviendra son mentor et son alter ego. »

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Pendant les premières années de sa scolarité, Ambre pratiquait 4 à 6 heures par semaine dans des associations artistiques avoisinantes. Malgré sa timidité et sa modestie, on ne pouvait faire autrement que de la remarquer, parce qu’à la voir danser, les larmes vous venaient.
Comme elle rentrait souvent tard à la maison, accompagnée par l’un ou l’autre de ses aînés, elle était un peu à part dans la fratrie, moins complice peut-être, différente aussi. Contrairement à Lyra, beaucoup plus extravertie, elle était tout en intériorité, silencieuse et secrète.

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A 16 ans, Ambre intégra un cours de renon dans une ville éthiopienne. Elle y vivait la semaine et rentrait le week end.
Durant cette période, elle se rapprocha d’acrobates d’avant-garde en pleine ascension. Ce groupe dansait en altitude dans des quartiers de la cité. Partant des toits, les danseurs continuaient sur les murs mitoyens, les rambardes des balcons, descendant progressivement dans la rue, pour finir sur le bitume.
Là, leur prestation atteignait un grand degré de maitrise. Comme aimantés par l’asphalte, ils s’y fondaient presque, rebondissaient sur les rebords des fenêtres. Chacun se postait dans un encadrement et simulait un personnage éploré, hilare ou méditatif. Dans cet espace exigu, leur corps évoluait avec aisance. Il parlait un langage clair, précis, nuancé.
Subjuguée, l’adolescente les suivait à la trace, et commença, en parallèle à se perfectionner dans la break dance.

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Par un après midi d’été, sa mère la rejoignit dans un magasin en ville. Elle devait lui acheter des chaussons pour un ballet dont elle avait le premier rôle.
Debout, le pied posé sur un tabouret, l’adolescente les enfilait avec attention, puis effectuait quelques pas devant la glace. Ses pieds étaient si cambrés, à force de travail, qu’ils semblaient prêts à se fendre.
Bouche b devant le spectacle de ces jambes fuselées, bandées comme des arcs, en équilibre sur la pointe extrême des ballerines, la vendeuse se fit houspiller par le patron.

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Ambre était très grande, un peu maigre, oui, mais si belle !
Elle avait des mains longues et délicates, des gestes qui effleurent, glissent ou enveloppent, un port altier, une démarche alliant élégance et nonchalance.
Et tandis qu’elle dénouait les rubans de ses chaussons, elle sentit un regard posé sur elle. Elle leva la tête pour jeter un coup d’œil circulaire dans la boutique. Ses yeux rencontrèrent ceux d’un jeune homme.

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Debout, négligemment adossé contre un pilier, il paraissait très intrigué.
Sa stature était imposante. Ses muscles effilés et nerveux galbant sa peau noir-ébène, évoquaient une sculpture.
Il avait le visage émacié, les pommettes saillantes, le front haut, un regard vert d’eau pénétrant.
Quand il croisa celui d’Ambre, il eut un sourire imperceptible auquel elle répondit.
Elle venait de reconnaitre l’un des artistes de rue qu’elle suivait avec intérêt. Il sortit une carte de sa poche et la lui tendit.
Elle y repéra le logo du site où le groupe annonçait son itinéraire dans les cours et venelles de la métropole.
Et, à sa grande surprise, le garçon lui proposa d’intégrer son équipe.

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Le rêve de l’adolescente devenait réalité.Elle avait tant espéré ce moment !
Ayant obtenu le consentement de la jeune fille, Riad vint la chercher le lendemain devant son école de ballets.
Un training intensif d’un mois démarra avant qu’elle ne participe aux chorégraphies urbaines.
Elle apprenait à danser sur les monuments, les grilles ou portails des jardins publics, parfois même le clocher des églises.
Son coach était exigeant. Il augmentait les défis, repoussait les limites.
Sa créativité prolifique était parfois difficile à suivre. Riad imaginait de nouvelles figures, des enchaînements complexes, choisissait des lieux d’exhibition originaux mais périlleux. Pourtant, dès qu’il détectait le moindre signe de fatigue ou de lassitude chez son élève, il devenait très doux, redoublait de patience et de bienveillance.

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Un lien se créait entre eux.
La réserve de la jeune fille fascinait Riad.
Elle parlait peu, se livrait rarement. Cette attitude sobre et dépouillée contrastait avec l’éloquence poignante avec laquelle son corps s’exprimait sur scène. A défaut d’être traduites en mots, ses émotions implosaient dans chaque cellule de sa chair, pour ensuite fuser par tous ses pores en une chorégraphie colorée. On n’aurait pu imaginer nuancier plus riche de sentiments et de sensations.
Grâce à sa faculté d’intériorisation, Ambre captait l’essence de toute chose.
Le jeune homme en était bouleversé, mais préférait se taire de peur de rompre le charme.

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Son enfance avait été rude. Il grandit dans la rue et se fit seul.
La nuit, il s’entraînait dans un terrain vague. Sauts périlleux et contorsions virtuoses devinrent son gagne pain.
Il s’entoura peu à peu de disciples, et constitua un groupe en vogue. Les habitués le nommèrent « Haute voltige», à cause de ses spectacles insolites, et souvent dangereux.
Le garçon avait l’étoffe d’un chef.
Très proche de son équipe, il s’en tenait légèrement à distance. Son autorité naturelle en imposait. 0n le respectait pour sa droiture. On l’admirait pour son calme. On l’aimait pour sa bonté.
Habitué à cette position de force, aucun doute ne l’effleurait quant à son statut de leader.

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Mais quand il s’agissait de sa nouvelle recrue, Riad perdait pieds.
Etait-il l’enseignant ou l’élève de cette jeune prodige?
Dès qu’elle entrait en piste, il était assailli de souvenirs pénibles. Sa vulnérabilité faisait surface. Sa gorge se nouait sous le poids des sanglots.
Puis s’installait un calme immaculé. Une caresse balayait son cœur, le libérant de tout chagrin.
Il était apaisé.
Dans les rues, les spectateurs semblaient vivre le même phénomène. Leur nombre grossissait. Les visages tourmentés se métamorphosaient à vue d’œil. En l’espace d’un instant, tristesse et détresse étaient dissipées.
Ambre pansait les peines du coeur.

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L’heure des décisions arriva !
A dix sept ans, elle dut choisir entre la break dance et la danse contemporaine. Et c’est pour la seconde qu’elle se prononça.
A dire vrai, le dilemme fut vite tranché.
D’un côté la jeune fille accédait au statut de danseuse étoile qui lui assurait une rémunération confortable.
De l’autre, elle continuait à accomplir des prouesses acrobatiques risquées lui rapportant un très bon salaire, certes, mais insuffisant pour aider ses proches.
Difficile de refuser la proposition de son école, alors qu’un des ses frères souhaitait poursuivre des études d’architecte que ses parents ne pouvaient lui offrir.
Son succès s’ébruitait jusqu’en Europe qui lui promettait des contrats enviables.
Elle opta pour Dublin, afin d’y poursuivre sa carrière à un poste prisé.

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Ce choix « obligé » la déchira. Mais personne ne le sut.
Lui serait-il possible d’être heureuse loin de sa joyeuse famille, et de Riad, auquel elle s’était attachée ?
Comment lui annoncer son départ ?
Elle lui donna rendez-vous dans un jardin sauvageon, foisonnant de feuillage luxuriant.
Il l’attendit le premier. Il était inquiet.
La connaissant, il se doutait qu’elle devait avoir de bonnes raisons pour provoquer cette rencontre.
Elle se profilait au loin. Il la reconnut à son port de tête majestueux, à sa démarche souple et chaloupée, et à sa taille élancée.

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Elle était presqu’aussi grande que lui, et d’une minceur extrême.
Ses membres déliés lui donnaient une apparence chétive.
Des yeux d’un noir profond éclairaient son visage menu. Le turban noué autour de ses cheveux laissait échapper quelques mèches sauvages sur son front lisse.
Elle portait un jean étroit, très ajusté. A cause de ses cuisses fluettes, ses jambes paraissaient interminables.
Une chemise bordeaux, légèrement ouverte, couvrait sa poitrine. Ses manches retroussées mettaient en valeur ses poignets décorés de bracelets en argent. Elle tenait un objet que Riad ne put identifier à distance. Il perçut une tension dans sa façon de le serrer entre ses doigts.
Au fur et à mesure qu’elle se rapprochait, il sentait monter en lui une angoisse.

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Une vision le traversa.
Il vit Ambre quelques années plus tard. Elle tenait un petit par la main, un autre dans les bras. Tandis qu’à ses côtés, un homme portait sur ses épaules une fillette à froufrous blancs qui lui chatouillait l’oreille.
Devant, l’aîné de la fratrie, ouvrait la marche en dirigeant une poussette.
Cette rêverie le troubla davantage.
Comme elle pénétrait dans le jardin, il vint à ses devants, et lui tendit la main pour éviter une flaque.
Il ne la lâcha plus.
La jeune femme se détendit au contact de cette paume chaude et réconfortante. Ils s’assirent sur un muret. Comme elle ne se décidait pas à parler, Riad passa son bras autour de ses épaules, approcha son visage du sien, et dit le plus doucement qu’il put: « Je t’écoute. »
Enfermée dans un mutisme incontrôlable, Ambre avait l’air pétrifiée. Elle eut envie de fondre en larmes à l’idée de le quitter.
Lui, redoutait de plus en plus ce qu’il se préparait à entendre.
Dix minutes s’écoulèrent.
Enfin, la jeune fille se leva et se mit à danser.
En quelques secondes, son compagnon comprit la teneur de son message. Son visage s’obscurcit. Ses traits se fermèrent.
Il hocha la tête tristement et demanda dans un soupir : « Où et quand, s’il te plait ? »
Pour toute réponse, elle lui remit un coquillage. Elle avait glissé dans la conque le nom et l’adresse de sa nouvelle compagnie, à Dublin.
N’était-ce pas une invitation à la rejoindre ?
Pensif, Riad referma le poing sur ces informations précieuses et lui sourit.

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Il restait un mois avant les adieux.
En raison de sa mutation, la danseuse n’était plus tenue de participer aux répétitions à l’école des ballets.
Ce temps libéré, elle le partageait entre les siens et la break dance.
Les exigences de sa vocation l’avaient tenue en décalage avec les rythmes familiaux. Elle en avait souffert.
Elle aimait la douceur et la fantaisie de sa mère, le soin avec lequel son père veillait à ce que chacun dans la tribu, soit respecté dans sa spécificité. Car, oui, il était bien question d’une joyeuse tribu. Elle reflétait les valeurs parentales inséminées depuis l’enfance : solidarité, bienveillance, reconnaissance pour les bienfaits de la vie.
Ce retour au bercail lui réchauffait donc le cœur. Il la fortifiait dans sa décision de partir et d’apporter sa contribution au futur architecte de la famille.

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Côté break dance, Ambre continuait avec la troupe.
Guerres civiles et luttes intestines déchiraient les populations de l’arrière pays. Cela créait une instabilité inquiétante dans les banlieues. Le taux de délits et de vols à la tire avait doublé.
Riad et son équipe, très sensibles à la situation, émigrèrent vers les zones excentrées où des truands semaient la terreur.
Leur arrivée ne fut pas perçue d’un bon œil par les bandes de voyous.
Pourtant, ceux-ci furent bientôt séduits par les innovations de ces artistes surprenants.
Bien souvent, ils étaient aux « premières loges », quand le groupe se produisait sur des parkings, des terrains vagues, ou des jardins d’enfants, dont il ne restait des toboggans et tourniquets, que des vestiges !

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L’influence positive de cette brillante initiative ne tarda pas à se faire sentir.
La tension ambiante qui minait les cités commençait à baisser.
Il suffisait qu’Ambre exécute quelques sauts de chat sur un portique déglingué pour que la magie ait lieu.
Blessures, frustrations et traumas du public étaient exorcisés dans l’instant.
La guérison émotionnelle étant immédiate, le miracle était quotidien.
Les résultats enregistrés par les medias défiaient toute attente.
En une semaine, le taux de délinquance avait diminué de 80%. Quant aux dealers, on en voyait de moins en moins.
Le calme gagnait du terrain, les forces de l’ordre se retiraient progressivement.

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Le départ de la danseuse fut officialisé, fêté même, par les spectateurs les plus fidèles.
Ils lui offrirent un justaucorps très « spatial », qu’elle revêtit lors de sa dernière prestation en leur présence.
Quant à Riad, chaque jour, son appréhension montait d’un cran.
Impossible d’envisager la vie de sa troupe sans Ambre.
Mais il finit par se rendre à l’évidence, qu’en réalité, c’était SA vie à lui, qu’il n’envisageait pas sans elle.
La situation était délicate. La jeune fille était encore mineure. Elle entamait une carrière prometteuse.
Il devait lui laisser le champ libre. Lui faire part maintenant de son souhait de l’avoir pour épouse, risquait de la déstabiliser, à une période professionnellement décisive.
Pourtant, il se devait d’être honnête envers elle, et d’aller jusqu’au bout de lui-même.
C’est pourquoi, quand il la serra contre lui avant qu’elle ne s’envole, il lui murmura : « Je t’aime, Ambre. Où que tu sois, un jour, je te rejoindrai pour de bon. »
A cet instant, il se souvint de sa vision, lors du rendez vous dans le jardin sauvage. Il n’eut plus aucun doute. C’était bien lui qui se trouvait aux côtés de la jeune femme.

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Les mois passaient. De nature peu bavarde, les deux amis s’envoyaient de temps en temps mails ou textos.
Ambre avait été sélectionnée par un jeune chorégraphe engagé, dont les représentations révolutionnaires commençaient à transformer la vision conventionnelle du monde. Elle avait le premier rôle dans une parodie sociale dansée qui devait se produire dans une gare désaffectée aux abords de Dublin. Cette manifestation était très attendue par les artistes téméraires et subversifs.
Il fallait insuffler d’autres points de vue, explorer de nouveaux possibles, induire des comportements différents.
En tant que première danseuse, la jeune femme travaillait plus que de raison.
Riad lui manquait. Mais la mémoire de ses derniers mots, à l’aéroport, la remplissait d’espoir.
De son côté, le jeune homme était de plus en plus déterminé à partager sa vie avec elle. Il savait combien cet engagement exigerait de sa part. Il devrait faire preuve d’adaptabilité et de flexibilité. Entre les tournées, répétitions et galas, resterait-il vraiment de la place pour leur couple ?
Il était persuadé que oui. C’était une question de priorité.
S’ils avaient la même : leur relation, ils réguleraient leur avenir professionnel de façon à laisser un espace honorable à leur amour.
Il sentit que le moment d’agir était venu, et imagina un plan d’action.

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Une heure avant la grande première, la jeune femme se sentait prête et sereine.
On la maquilla, et l’aida à revêtir son excentrique costume de scène. Les artistes danseraient à guichet fermé tant la foule affluait.
La salle de gare s’emplissait à vue d’œil. Dans la rue, on entendait le brouhaha de la longue file d’attente.
Curieusement, le premier rang restait vide malgré le lever de rideau imminent.
Enfin, la cornemuse retentit, annonçant l’entrée en piste des artistes. La tenture de velours vert aux armoiries de l’Irlande, s’écarta.
Une voie ferrée apparut.
Debout entre les toits de deux trains, jambes écartées et pointes tendues, Ambre se dessina dans une brume artificielle. Une combinaison de latex d’un blanc éclatant la couvrait de la tête aux pieds, si bien qu’on ne distinguait que ses yeux.
Après de savantes contorsions, elle se dénoua doucement, et, dans un calme sidéral, se figea.Puis, elle rebondit sur les rails et se mit à danser sur les traverses. Une onde bienfaisante se propagea dans les rangs. Les spectateurs eurent la sensation de faire un saut quantique. Ils avaient quitté l’espace-temps, et basculé dans une autre dimension dilatée par l’amour. Et tandis que leur conscience s’expansait, toute trace de douleur s’évanouissait.

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Ambre se savait habitée par des poussières d’étoiles qui la transformaient, ainsi que son public.
Son corps conjuguait maîtrise, et abandon à une force supérieure.
Elle ne s’était jamais sentie aussi heureuse.
Elle eut la certitude que Riad était là.
Et lorsqu’enfin elle s’approcha des spectateurs pour les saluer, elle l’aperçut au premier rang, accompagné de son équipe.

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Après d’interminables ovations, la danseuse regagna sa loge.
Son chorégraphe s’y trouvait. Il la prit dans ses bras. Le spectacle avait dépassé toutes ses attentes.
La pièce ne désemplissait pas. Elle était pleine de fleurs, de champagne et de lettres.
La jeune femme n’avait qu’une pensée : retrouver ses amis africains.
Elle vérifia ses textos. Rien de leur part.
Lorsqu’elle fut seule, elle ôta son habit de scène, enfila son jean, son manteau et ses gants, chaussa ses bottines, enfonça son bonnet, et s’apprêta à sortir pour prendre un taxi.
En attrapant son sac au vol, elle découvrit un écrin en satin noir posé sur la fermeture éclair.
Elle ôta ses gants et l’ouvrit délicatement. Il contenait le coquillage qu’elle avait remis à Riad avant de partir, ainsi qu’un anneau d’or où étaient gravés leurs deux noms.

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Dehors, un vieux combi jaune et rouge l’attendait. Des souvenirs traversaient son esprit. Ce mini bus était typique de son pays. Il lui rappelait ses tournées artistiques de cité en cité avec le « Haute voltige ».Un homme encapuchonné en sortit. Elle le vit de dos. Comme il neigeait, sa bouche laissait s’échapper des volutes. Soudain, il fit une pirouette, et se retrouva face à la jeune femme. C’était Riad.

Ils restèrent ainsi à se regarder entre les flocons. Leurs yeux parlaient des affres de la séparation et du bonheur de se revoir. Ils se frôlaient tendrement, timidement quand ils évoquaient le thème de l’engagement : « Suis-je bien celui ou celle avec qui tu désires poursuivre ton existence? » semblaient-ils se dire. Enfin, le jeune homme saisit la danseuse par la main pour entrer dans le van. Il y avait tous les acrobates du groupe. Les retrouvailles furent heureuses, drôles, espiègles et mémorables. Chacun avait apporté un cadeau. Et chaque présent reçu était l’occasion de complicité et de fous rires. Au petit matin, la troupe se retira comme une nuée d’oiseaux.

Les amants se retrouvaient seuls. Riad emmena sa bien-aimée à quelques kilomètres, dans un manoir transformé en auberge irlandaise du dix huitième siècle. Avec son architecture ciselée se découpant dans la voie lactée, il ressemblait à quelque demeure fantastique, havre des loups garous peut être ? Perdu dans un halo de brume, il paraissait prendre des bains de lune, par cette nuit d’hiver étoilée.

C’est là qu’ils posèrent les jalons de leur avenir commun. Là encore qu’ils prirent des décisions qui devaient les amener à vivre un partenariat professionnel, familial et amoureux d’une rare beauté.

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Douze ans plus tard, de retour en Afrique, le couple avait fondé une compagnie, « L’éthiopienne », et une famille.
Excellent leader, Riad avait su s’entourer de danseurs doués. Il trouvait de généreux sponsors, et négociait de bons contrats pour sa troupe.
Ambre en était la mascotte. A sa grâce innée s’ajoutaient maintenant maturité et profondeur.
Le vécu de ses grossesses avait inoculé dans sa chair des semences d’empathie et d’humanité.
Son pouvoir de guérison attirait les spectateurs les plus insolites.
Paysans des campagnes lointaines, familles tribales, artisans, chameliers, manœuvres ou bergers, côtoyaient mannequins et couturiers, magistrats et traders.
Dès que la danseuse se mettait en mouvement, les disparités fondaient comme neige au soleil.
Il n’y avait plus qu’un grand souffle vibrant à l’unisson.

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De retour à la maison, les petits, gardés par la nounou, dormaient à poings fermés.
Les parents passaient dans leur chambre contempler leur frimousse, attendris.
Le lendemain, ils partaient en ballade pour la journée.
Riad était un époux attentionné et délicat. Père vigilant et protecteur, il veillait à passer du temps avec les enfants. Il organisait des sorties et des jeux collectifs, auxquels tous participaient, même les plus petits.
Ambre était une épouse silencieuse et aimante, une mère douce et tendre.
On l’entendait peu. On goutait plutôt sa présence.

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Mais parfois, Riad souhaitait, dans son fort intérieur, qu’elle se livre davantage, et lui dévoile des pans secrets de son être.
Il savait pourtant que chez elle, la communication passait par le corps, plus que par les mots.
Ce mélange de pudeur, flegme et de recueillement forçait son admiration.
Cet époux amoureux avait deviné que sa femme, rêvait de se produire devant leurs enfants.
Quand ils furent en âge d’assister aux représentations, il acheta à leurs deux fils des petits costumes noirs cintrés avec nœuds papillons, et à la cadette, des robes en organdi blanc et des escarpins vernis.
Il plaçait les bambins en rang d’oignons devant la scène. Et, tout fiers, ils regardaient danser leur mère.

Depuis l’instauration de ce rituel, le nom du groupe passa imperceptiblement de « L’éthiopienne » à « Les petits éthiopiens »…
Bien vu, non ? D’autant qu’une paire de jumeaux vint, trois ans plus tard, compléter cette pittoresque équipe de fans!

FIN

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1 Comment. Leave new

J’adore ! C’est d’une telle douceur, d’une telle poésie ! Chapeau bas, l’auteure…

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