Le sillage des escargots

décembre 13, 2015

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Dans un potager ensoleillé, vivaient deux lignées royales d’escargots : les Chicos et  les Populos.

C’est Alfredo, le jardinier, qui leur avait choisi ces surnoms.

Comme vous vous en doutez, les Chicos faisaient des tas de chichis en dégustant leurs laitues. Ils les perforaient du bout des lèvres, puis se  prélassaient en tribu dans une flaque, avec des airs de grands seigneurs.

Plus discrets, les Populos menaient une existence simple et tranquille.  Ils avaient les mêmes occupations que leurs congénères, mais n’en faisaient pas des salades!

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Alfredo, avait fait de ce lopin un paradis.

Soigneusement alignés, les légumes grandissaient à vue d’œil. Ils étaient croquants et réputés aux alentours pour être les meilleurs.

Au printemps, quand les bourgeons des arbres ouvraient leur corsage, des pompons blancs et roses explosaient dans l’azur des premiers soleils.

Leurs fruits joufflus et veloutés se savouraient comme des mets rares.

Pas étonnant! le maraîcher travaillait avec les elfes des lieux.

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Tout un mini peuple gazouillant, papillonnant, butinant,  coassant, voletant ou trainassant, foisonnait dans les coins et recoins de ce tapis de verdure, y trouvant aussi sa nourriture.

Pourtant, ni épouvantail à moineaux, ni insecticides, ni engrais n’y avaient jamais fait la moindre apparition. Jamais !

Car ce monde miniature vivait en bonne intelligence, et dans le respect mutuel, grâce à son maitre d’œuvre qui avait pensé à tout.

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Il avait planté des batavias au pied d’un chêne. C’était le spot des colimaçons.

Un peu plus loin, un cerisier servait de garde-manger aux oiseaux et asticots. Un buisson était dédié aux cochenilles, et une tonnelle aux pucerons. Quant aux chenilles processionnaires, elles avaient leur propre arbrisseau, dans lequel elles pouvaient confectionner autant de boules cotonneuses que désiré.

C’est pourquoi, Alfredo était craint, obéi et aimé. Car il était juste, et traitait le moucheron avec la même bienveillance qu’une rose flamboyante. D’ailleurs, il entendait que cette règle de vie soit appliquée par tous les locataires de son potager. Sinon, exclusion immédiate !

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Mais du jour au lendemain, le bonhomme disparut.

Au début, personne ne s’en inquiéta vraiment. Cependant, au bout d’un moment, la panique commença à se propager.

Des pies commères racontaient qu’il s’était empoisonné en cueillant des champignons pour se faire des omelettes. Tous savaient qu’il était si gourmand qu’il en devenait quelquefois imprudent. Comme quand il avait pris une mousse noire velue pour une truffe. Ça lui avait valu une semaine d’indigestion accompagnée d’une humeur de chien.

Les roses trémières prétendaient qu’un vilain troll lui avait jeté un sort. Le hibou, lui, était certain que c’était un mauvais coup des nains de jardin. Il les avait vus  comploter au clair de lune, en regardant envieusement les baies croustillantes du verger.

En tous cas, quoiqu’on en dise, plus la moindre trace de maitre jardinier.

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Heureusement, grâce à l’harmonie qui régnait dans cette oasis végétale, chacun continua à s’alimenter sur son espace réservé, laissant le potager intact, jusqu’à ce qu’il finisse par devenir la seule ressource !

Les esprits de la nature se réunirent pour trouver la  solution la meilleure, en l’état actuel des choses. Ils convoquèrent les bestioles affamées et organisèrent un roulement sous la  surveillance de trois devas.

Une fois par jour, dans un calme religieux, chaque espèce animale pénétrait au milieu des plantations. Dans le plus grand respect, elle prenait juste  ce dont elle avait besoin pour se substanter.

Dès que le grand lys jouait du clairon sous l’œil vigilant des trois fées, le groupe se retirait, et…place aux autres !

Enfin quand même, la situation devenait préoccupante. Car après des semaines de procession dans le potager, il s’appauvrissait à vue d’œil.

Pire encore, on s’aperçut que de mystérieux prédateurs s’étaient attaqués au cresson et à la rhubarbe dont il ne restait que quelques feuilles.

Par chance, ce constat coincida avec le retour d’Alfredo.

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Le maraicher réapparut un matin d’octobre, gai comme un pinson. Nullement découragé par l’état critique de son domaine, il alla chercher bèche et brouette en sifflotant.

Mais quand il arriva dans la rangée détériorée par les pillards, il disparut sous les panaches de rhubarbe. Nez contre terre, il se mit à marcher à quatre pattes, comme un limier filant son gibier.

« Je comprends que la menace de la famine inquiète insectes et colimaçons. Mais de là à chiper la part de ses voisins ! Qui a bien pu manquer à ce point de dignité en ce temps de crise alimentaire, bougonnait-il ? »

On l’entendit fourrager. Grâce à son gros derrière, on pouvait suivre ses déplacements. Au  début, il tournait en rond. On devina bientôt, qu’il avait trouvé une piste. « Facile comme bonjour, s’écria-t-il victorieux. Il suffit de suivre ce sillage sombre, gluant et nauséabond. Il m’emmènera directement vers les coupables. M’est avis qu’il s’agit de la dynastie des Chicos, cette lignée d’escargots qui se prend pour la couronne de la création… »

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Quelques minutes plus tard, Alfredo était debout. Il avait l’air très déterminé. Il alla chercher un sceau et y déposa la famille de mollusques. Chacun s’était enfermé à double tour derrière son bouchon de mucus, craignant le pire.

Eh oui, les auteurs de ce gâchis étaient les Chicos !

«  Bien la peine de faire les élégants, gronda le bonhomme en se dirigeant à l’extérieur du jardin. Ici, vous étiez protégés par les règles de bienséance qui régissent cet espace. Plus maintenant. Allez, raouste ! Bonne chance avec les hérissons, chouettes et scarabées. Dodus comme vous êtes, ils ne se feront pas prier… »

Et il vida le récipient dix mètres plus loin.

« Je ne veux plus vous voir chez nous, compris ? »

9

En poussant le portillon de bois pour reprendre sa brouette, Alfredo s’arrêta extasié.

Dans les rayons du soleil d’automne, des filets d’argent scintillaient, se frayant un chemin royal entre les feuilles mordorées.

Le jardinier s’accroupit pour les admirer de près. Il les suivit avec intérêt, et se retrouva devant une tribu de colimaçons se partageant un trèfle à quatre feuilles. Il reconnut  les Populos.

Il lui sembla qu’ils étaient amaigris et moins nombreux. Assemblés autour de leur roi et reine, chacun d’eux mâchait lentement son tout petit fragment d’herbe. Le jardinier remarqua qu’ils se préoccupaient les uns des autres. Tandis que l’un d’entre eux, particulièrement taraudé par la faim, affichait des signes de faiblesse,  trois autres lui abandonnèrent leur part.

Alfredo les mit délicatement dans le seau qu’il venait de libérer en le débarrassant des Chicos.

Il scruta les légumes. Dissimulés sous la luzerne, il restait encore trois magnifiques pieds de salades. On ne sait par quel miracle ils avaient été épargnés.

Il y déposa les mollusques. Puis, s’adressant aux salades: «  Coucou mes jolies, vous avez aujourd’hui l’honneur de nourrir cette famille d’escargots. Ils ont l’estomac dans les talons, et vous avaleront avec appétit et gratitude. Le sillage qu’ils ont laissé est à l’image de leur beau cœur. Il a déposé dans le mien la joie de prendre soin des autres et de partager. Me voila ragaillardi ! »

Et Alfredo retourna vers sa brouette en sifflant de plus belle.

Comme on reconnait un arbre à ses fruits, on reconnait un être au sillage qu’il laisse sur son passage.

FIN

 

2 Comments. Leave new

J’adore ! Bravo à la poétesse que tu es, ma chère Véro…

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Superbe conte, bravo!

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