Les mutants 

avril 19, 2016

gael 2

1 Gaël

Gaël croquait la vie à pleines dents. C’était un garçon gai, drôle et taquin.
De nature curieuse, il allait d’expérience en expérience.
Il s’aventurait loin dans ses explorations, et s’élançait dans des zones vierges.
Son audace le plaça vite dans la minorité marginale du lycée.
Si sa créativité vestimentaire amusait, le rayonnement qui l’enveloppait intriguait.

A vrai dire, il avait avec le soleil, une relation étonnante.
Au réveil, il se reliait à l’essence de l’astre. Il en recevait une multitude de codes
qui transformaient ses cellules.
On le surnomma Le mutant, car son corps se modifiait progressivement. Son expression s’approfondissait, son front s’élargissait, ses oreilles changeaient de forme, et sa peau prenait des reflets bleu-vert.
Il lisait dans les pensées et dans les cœurs. Ni masque, ni mensonge ne résistaient à la perspicacité de son regard. L’acuité de ses perceptions en dérangeait certains.
Pourtant, l’adolescent ne portait aucun jugement sur rien ni personne. Pour lui, ce qui était, était. Il acceptait l’ombre au même titre que la lumière. Il les trouvait simplement complémentaires. Mais quand il devait se prononcer pour des choix, il s’arrangeait pour qu’ils laissent un beau sillage derrière lui. Cette attitude le rendit vite populaire. Si bien que son milieu amical était mixte, multi-générationnel,et multi-culturel.

2 Violet

Il eut la chance de faire une rencontre qui lui permit de donner du sens à son destin particulier. Elle eut lieu l’année du bac. Une élève arriva au lycée en milieu d’année. Nul ne sut quelles circonstances l’y amenèrent un jour de printemps.
Cette grande brune au teint d’opale nommée Violet, s’assit discrètement au fond de la classe et écouta. On ne la vit jamais prendre de notes. Elle absorbait les connaissances avec une aisance qu’on lui jalousait.
Beaucoup tentèrent de l’aborder, mais l’étudiante semblait murée dans un mutisme sans fond. A tel point que des rumeurs circulaient à son propos : N’était-elle pas autiste ?
Le mystère planait autour d’elle.

Elle arrivait souvent en cours avec ses longs cheveux mouillés ramassés dans une natte, la peau humide, les yeux perdus dans un ailleurs impénétrable.
Gaël devina immédiatement qu’elle aussi vivait une existence parallèle.
Il en eut bientôt confirmation tout à fait par hasard.

Pendant les examens, il fut poussé une après midi, à rejoindre sa plage favorite, étendue sauvage et reculée sertie d’une mer de saphir.
Lorsqu’il pressentait qu’il aurait à enregistrer un magnétisme solaire particulièrement abondant, c’est là qu’il s’installait, face à l’horizon. Parfois, les décharges étaient si fortes que son corps entier tressaillait.

Il y avait une serviette et une robe sur le sable. Mais pas de nageuse en vue. Une mer calme et cristalline.
Il plongea, curieux d’en savoir plus.
Au bout d’une demi-heure, il découvrit un spectacle surprenant : trois dauphins dansaient autour de Violet.

Dès qu’elle l’aperçut, elle disparut en un éclair, suivie de ses acolytes.
Il ne la vit pas ressortir, et en déduisit qu’elle était amphibie.
Il revint souvent, dans l’espoir de la retrouver.
Ce n’est qu’à la remise des diplômes qu’il la croisa, dans la file qui s’allongeait devant le bureau du proviseur.
Elle venait d’en sortir, son attestation de baccalauréat à la main.
Une mèche négligente balayait ses yeux clairs.
Quand elle arriva à hauteur de Gaël, elle s’arrêta et lui dit : « Demain midi. »
Puis elle s’éclipsa, le laissant plein d’interrogations.

Depuis quelques semaines, le jeune homme encodait de plus en plus de particules solaires, à des voltages difficilement supportables. L’appel des étoiles aussi commençait à résonner en lui.
Le soir, il contemplait la voûte céleste, se connectant à chaque fois à des constellations différentes. Chacune avait son propre dialecte et dissipait certitudes, dogmes et superstitions. Emissaires d’un ordre nouveau, elles l’ensemençaient de visions indicibles.

Il lui devenait difficile de s’adapter aux contraintes d’une planète soumise aux lois de la dualité : Bien/mal, jeunesse/vieillesse, beauté/laideur, réussite/échec…
Par delà l’illusion de ces filtres déformants, régnait l’essence véritable de l’univers, celle dont il s’emplissait jour et nuit.
Il le savait. Mais une pièce manquait au puzzle de sa vie : Pourquoi était il habité par le souffle des astres ?

3 Destins spéciaux

Il gagna le lieu du rendez-vous dès l’aube.
Des tempêtes solaires secouaient l’astre à l’approche de l’équinoxe d’été. C’était une période où Gaël devait faire preuve d’une grande réceptivité, car il assimilait des données capables d’éveiller des zones du cerveau endormies depuis des millénaires.
Quelquefois, son équilibre émotionnel s’en trouvait perturbé.

La plage était déserte. Le jeune homme ajusta sa respiration au rythme des vaguelettes, et se laissa pénétrer par les rayons.
Au zénith, la silhouette de Violet se détacha dans l’azur.
Au fur et à mesure qu’elle se dessinait, Gaël fut frappé par sa beauté farouche.
Aucune mise en scène pour attirer les regards, chez cette jeune fille.
Pourtant, l’élégance de sa démarche soulignée par sa grande taille, et la singularité de ses traits retenaient l’attention.
Elle salua le garçon d’un imperceptible hochement de tête, se dévêtit non loin, et lui fit signe de la suivre en lui tendant des palmes.
Ils s’enfoncèrent dans l’écume.

Ils nagèrent longtemps en apnée, sans éprouver le besoin de se ré- oxygéner.
Gaël pressentait qu’un évènement important se préparait. L’atmosphère était magique, l’eau d’une transparence inhabituelle, malgré la profondeur.
Violet se posta sur un promontoire au cœur d’un récif d’anémones. Elle invita le jeune homme à l’y rejoindre. Ils attendirent dans ce paysage ondoyant traversé par des poissons multicolores aux nageoires extravagantes.
Bientôt, deux dauphins surgirent d’un bouquet d’algues, qui émettaient des notes flûtées quand on les effleurait.

Avec leur arrivée, un jet de lumière inonda la scène. Gaël se sentit tout de suite en phase avec les mammifères.

Au moment où les bacheliers devaient choisir une orientation professionnelle, de nouvelles options étaient sur le point de leur être dévoilées.
Voici la révélation qu’ils reçurent par télépathie : « Vous êtes les enfants d’une civilisation très avancée résidant sur le soleil. Vous avez voulu séjourner sur la Terre pour faciliter son retour vers la paix. Ses habitants ont fait des choix qui les ont menés au chaos et à la destruction. Les émissions solaires actuelles, et les messages de haute fréquence apportés par les dauphins vont changer le cours de l’histoire. Cette aide inespérée arrive grâce à la demande des hommes. Beaucoup ont lancé un appel si sincère pour regagner la Source, qu’il a été entendu.

Le processus prend du temps, car la densité de cette planète est lourde. Tout changement d’état d’esprit ou de point de vue modèle le corps et le façonne, à plus ou moins long terme. Les terriens n’échappent pas à cette loi de la résonance. Vous non plus. Mais votre enveloppe physique épouse la moindre fluctuation à grande vitesse. Cette rapidité risque de vous embarrasser et de vous rendre suspects.
Il faut que tu sois prévenu Gaël. L’impact des décharges magnétiques va activer des brins de ton ADN, et tu retrouveras des pouvoirs jusqu’ici bridés. Des ailes invisibles te pousseront, ce qui modifiera ta démarche. Des antennes amovibles, souples et translucides naîtront au sommet de tes tempes. Tu t’affranchiras de la gravité.

Ta place à toi, Violet, est avec nous, les dauphins.
A travers nos échanges, tu enregistres des informations précieuses contenues dans des capsules temporelles. Elles ouvrent des portails vers des galaxies peuplées d’êtres prêts à coopérer pour guider l’humanité.
C’est grâce à ta voix que tu toucheras le cœur des hommes.
Elle sera le diapason qui leur permettra de s’aligner sur de nouvelles fréquences. Elle muera souvent, et beaucoup se moqueront de toi.
Ta fréquentation intensive de l’océan entraînera aussi quelques mutations :
Tu as déjà des branchies, mais bientôt une nageoire dorsale éthérique se déploiera le long de ta colonne. Tes chevilles gagneront en puissance et tes pieds deviendront palmés. Ton crâne oblong surprendra. Il sera équipé de radars et sonars internes pour interpréter et émettre des ultrasons… »
Une vague de mélancolie voila le visage de Violet. Elle se sentait déjà si isolée, incomprise et lointaine…
Elle chercha la main de Gaël.
Celui-ci l’enferma tendrement dans la sienne.

Les dauphins s’étaient arrêtés. Ils semblaient sourire.
Ils glissèrent vers les jeunes gens et ajoutèrent avec une grande douceur : « Pas facile, c’est vrai, d’être à ce point différents, et de vivre une telle destinée.
Mais vous ne serez jamais seuls, toujours aidés, toujours aimés.
Vous vous soutiendrez l’un l’autre. Votre lien vous fortifiera.
Toi Gaël, tu es un protecteur hors pair, et toi, Violet, pleine de prémonitions et d’inventivité…
Des pistes vous seront proposées en temps et en heure, par des voies inattendues. »
Les mammifères tourbillonnèrent autour du couple en signe d’amitié et s’évanouirent.

4 Trouver sa voie

Souvent assimilée à une autiste, Violet rêvait pourtant de favoriser les relations avec son entourage. Mais la richesse de sa palette émotionnelle, la désemparait. Les mots étaient de médiocres interprètes de ses sensations trop fertiles. Autre chose la confortait dans son mutisme : l’apparente étanchéité entre son monde et celui des terriens. Elle correspondait avec des espaces parallèles qui lui étaient bien plus familiers que ceux de cette planète.
Alors, comment décrire ce qu’aucune parole ne pouvait traduire ?
Mission impossible pour la jeune fille qui avait fini par renoncer à toute communication.

Sa soif de contacts l’avait pourtant conduite vers une solution : chanter.
Le chant était son oasis. Elle y déversait des galions de messages subliminaux dont s’abreuvaient ses auditeurs. Les inflexions de sa voix grave et veloutée subjuguaient. Elle canalisait les capsules informatives transmises par les dauphins. Ceux qui les recevaient entamaient une lente métamorphose.Leurs résistances et leurs attachements cédaient, d’autres possibles émergeaient.

Le jour, Violet était avec les mammifères marins. Le soir, elle donnait des concerts dans des amphithéâtres. Puis, quelques heures avant l’aube, elle rejoignait Gaël dans les nuages, pour y dormir le reste de la nuit.
Perché dans la voûte forestière, le garçon, averti par un signal télépathique, voltigeait dans les feuillages, glissait le long des troncs, et se retrouvait en moins de deux devant la jeune fille. Celle-ci se plaquait contre son dos, passait les bras autour de sa poitrine, posait la joue entre ses ailes, et y déposait un baiser en guise de « je suis prête ! »
L’ascension grisante vers les cimes commençait.

Une fois là haut, elle prenait des bains de lune pour régénérer sa voix et enrichir son timbre. Comparable au chant des sirènes, le sien vous emportait dans des univers aérés et fluides s’étirant à perte de vue. L’entendre était source d’inspiration.
Puis, lovée contre Gaël, au creux d’un arbre, elle s’endormait jusqu’au lendemain.

5 Ce qui est partagé est multiplié

Après le bac, l’adolescent s’était rallié à une équipe de jeunes biologistes qui étudiaient la faune et la flore de la canopée. Ils pilotaient un dirigeable à hélium pour naviguer au sommet des arbres. Ils s’aperçurent que Gaël se déplaçait dans la ramure avec une agilité phénoménale. Et, plus surprenant encore, il avait le don de répertorier intuitivement toutes les espèces.
Ils lui confièrent donc l’exploration d’une zone difficilement accessible, tandis qu’ils déambulaient dans une autre, en aéronef.

La canopée est située à des dizaines de mètres d’altitude. Cet écosystème absorbe plus de 30% des pluies, ce qui explique l’épaisseur de la frondaison. Il abrite une biodiversité opulente. C’est dans ce ciel de lit que Gaël avait élu domicile. Il y captait 95% de l’énergie du soleil. Celle-ci, absorbée par son ADN, était soumise à un processus alchimique qui durait des heures. Puis, adossé contre un tronc et gorgé de particules solaires, il en imprégnait tout ce qu’il touchait ou respirait. L’information qu’elles contenaient pénétrait dans la sève des feuillus et des conifères. Elle restait stockée 24 heures dans leurs souches, puis elle abreuvait leurs racines, et se diffusait dans la terre. L’air et les sols en étaient saturés. En se nourrissant de fruits et légumes porteurs de ces particules adamantines, chaque individu bénéficiait d’ouvertures de conscience exceptionnelles. La marche vers le nouvel ordre avait commencé.
Gaël et Violet étaient missionnés pour qu’il en soit ainsi.
Apporter les germes d’une révolution de la pensée créait la promesse d’une civilisation différente et plus accomplie.

6 Jardins suspendus

Tous les jours, le jeune homme redescendait sur la terre ferme pour déposer au laboratoire les spécimens qu’il avait recensés. Ensuite, il suivait des cours d’escrime ou de tir à l’arc avec des copains du lycée. En fin d’après midi, il retrouvait des amis au bowling ou sur un terrain vague pour une partie de criquet. Les perdants étaient soumis à des gages hilarants, souvent inspirés par Gaël : se balader dans la rue avec un masque d’écureuil, déguster un plat sans se servir des mains… La soirée se terminait généralement dans une taverne gothique, autour de jeux d’échecs et de bières écumantes.

Même si Gaël partageait une vie sociale épanouissante, les mutations de son corps ne passaient pas inaperçues. Sa peau tirait sur le bleu-vert. Avant de s’asseoir, il cherchait des yeux les tabourets. Et lorsqu’il devait s’adosser, il avait l’air gêné, comme s’il craignait de se froisser les ailes. Très mobile, sa tête semblait contenir une multitude de capteurs. La liste de ses surnoms s’allongeait donc copieusement : Verdurette, L’aileron, Radio-cosmos…
Mais même s’il appréciait la compagnie des hommes, c’est dans la canopée qu’il se sentait vraiment chez lui, proche du soleil, de la voie lactée et de la nature.
Il voltigeait au milieu des jardins suspendus, se balançait sur les lianes, et courait sur des pans de mousse. Il aimait leur texture rêche ou soyeuse, lisse ou noueuse qui massait ses pieds nus.
Dans la rosée matinale, cachées sous la ramure, scintillaient des colonies de crabes arboricoles. Leur mer avait la taille d’un œuf de poule. Des rainettes vert acidulé jasaient d’un sommet à l’autre, tenant de longues discussions. Puis soudain, les commères se taisaient, comme sous l’emprise d’un sort. C’était alors au tour des oiseaux d’entrer en scène. Il y en avait des romantiques. Leurs trémolos emplissaient l’atmosphère de langueurs nostalgiques. D’autres, plus guerriers, se livraient à des joutes oratoires de cape et d’épée.
A midi, Gaël, arc-bouté sur une branche, ouvrait ses paumes pour canaliser les rayons. Leur impact était tel qu’il perdait souvent connaissance.
Quand il reprenait ses esprits, des gouttes fraîches et parfumées perlaient sur son front.
Le feuillage s’agitait légèrement dans ses boucles brûlantes. Et des farandoles de coccinelles jouaient sur ses ailes diaphanes. Il lui suffisait de tendre la main pour boire à satiété. Sur un énorme champignon plat, si dur et si vieux qu’il semblait pétrifié, on avait disposé des feuilles couleur émeraude. Creuses et effilées comme des gondoles, elles contenaient du nectar chatoyant dans la lumière.
Mais qui donc avait dressé cette table au milieu des nuages ?

Depuis qu’il vivait à la frange des nuages, le jeune homme était certain d’être entouré de présences invisibles. Il arrivait que l’une d’elles l’effleure. Dès qu’il se retournait pour la surprendre, elle s’évanouissait. Peut-être n’était-ce qu’un mirage ?
La suite des événements allait lui prouver le contraire.

7 Entre terre et ciel

Gaël avait passé la journée en ville et déposé les espèces inventoriées au laboratoire.
Il avait parlé longuement avec les scientifiques de l’émergence d’un lichen dont le simple contact provoquait des guérisons instantanées. Ensuite, il s’était acheté des « Converses ». Depuis qu’il courait pieds nus sur l’écorce, il ne supportait plus ses bottines. Espérant terminer l’après midi avec Violet, il était passé chez Faustine, son amie d’enfance. Déçu de ne pas l’y trouver, il s’était consolé en lui choisissant une robe en organdi couleur sirène. Il avait complété cet achat de pendentifs en perles fines roses. Ils mettraient en valeur les beaux yeux de sa bien aimée et la mousseline gris-argentée de sa robe. Sur le chemin du retour, il avait finalement croisé Violet qui revenait de l’océan. Des cristaux de sels scintillaient au bout de ses cils. Son peignoir de bain noir très long, faisait ressortir sa peau neigeuse.
Elle avait visiblement traité une grande quantité de données avec ses amis dauphins. Gaël le devina à son regard à la fois ébloui et hagard, qui trahissait que sa réceptivité était arrivée à saturation. Il l’attrapa par la taille d’un bras. De l’autre, il saisit son visage humide et le rapprocha du sien, intrigué : « Tu me raconteras ce soir, après ton concert… Je t’attendrai au pied de l’eucalyptus. J’ai hâte, termina-t-il, en la pressant contre lui et l’imaginant dans sa robe couleur sirène. »

C’est au crépuscule qu’il regagna les cimes. Il fut accueilli par un ciel flamboyant. Assis sur le grand champignon, il contempla le fondu enchainé des nuages roses, bleus ou jaunes qui s’étiraient comme des soieries. Malgré la plénitude de cet instant, des images inquiétantes de Violet défilaient en boucles. Pour ne pas céder à la panique, et conscient que nos visions sculptent notre réalité, il décida de projeter ses retrouvailles avec elle, quelques heures plus tard :

Elle vient de l’alerter de son arrivée prochaine. Il secoue ses ailes couvertes de cendre de nébuleuse. En quelques minutes, le voilà devant l’eucalyptus. Il reconnait le pas souple et balancé de son amie. La chanteuse se cale sur le dos de son camarade, noue ses mains en bannière autour de son torse, dépose un baiser entre ses omoplates, et l’ascension commence.
Des myriades d’insectes clignotants et vrombissants les escortent. Des lucioles en les suivant, dessinent une traine de comète.
Chaque étage a sa propre couleur, sa faune et sa flore bien à lui.
Plus haut, le couple se fraye un passage dans un ballet de chauves souris. Bientôt, les hiboux sortiront de leur antre en hululant, et les rongeurs affolés détaleront.
Une fois ces caps franchis, ils pénètreront dans des zones de plus en plus calmes.
Et quand ils arriveront au seuil du firmament, le silence règnera en maitre. Alors Violet prendra un bain de lune, tandis que des papillons de nuit se poseront sur sa tête pour y dessiner une couronne. Et quand enfin elle ira se coucher sur sa natte, elle découvrira la robe et les boucles.

Le sillage fulgurant d’une étoile filante réveilla le rêveur ! En se repérant dans la voie lactée, celui-ci évalua qu’il devait être minuit. Ce soir, il voulait accueillir la jeune femme comme une reine. Il réalisait combien elle était précieuse pour lui et l’humanité. Il confectionna un lit de mousse, y superposa une couche de feuilles soyeuses qu’il parsema de pétales odorants. Enfin, il tissa une étole de pétales pour la protéger de la rosée. Il posa son cadeau dessus.

Quand il eut fini les préparatifs, il s’allongea sur une branche confortable et se fondit dans les constellations. Il avait avec elles de grandes conversations qui l’instruisaient, et exaltaient son imagination prolifique. Ces bavardages constituaient un savoir unique. Des voiles étaient levés sur des énigmes séculaires. Une compréhension intuitive de la structure du cosmos naissait en lui. Cette intelligence « parallèle » lui donnait accès aux réponses qu’il cherchait depuis toujours. Il savait que cette connaissance qui lui était enseignée la nuit, serait aussi léguée aux hommes.

8 La quête

Gaël était tellement absorbé par le murmure des sphères, qu’il ne s’était pas aperçu que c’était le matin. Le chant du coucou l’en alerta. Il fit un bond, se frotta les paupières, et réalisa que Violet ne l’avait pas appelé. Son sang se glaça, sa gorge se noua.
Il étira ses ailes, et franchit à toute allure les dizaines de mètres qui le séparaient du sol.

La salle où chantait la jeune femme était fermée, et les alentours déserts.
Il marcha en direction de la grève. Là, dans l’écume, flottait le peignoir de son amie. Triste présage. Affolé, il disparut dans les flots.
Il savait ce qu’il lui restait à faire : Pour la retrouver, il lui suffisait de se focaliser sur elle, avec l’intention qu’ils entrent en contact. Jusqu’ici, ils avaient toujours réussi. Cette connexion avait eu lieu, car aucune émotion négative n’était venue la parasiter. Dans le cas présent, la peur, l’angoisse et le doute ternissaient la fluidité de leur lien, rendant toute communion impossible.

Combien de temps le garçon sonda les fonds marins ? Nul ne saurait le dire.
Lorsqu’il s’échoua sur le rivage, épuisé, il faisait nuit. Sa peau était aussi plissée que les rides qui creusaient son cœur. Il n’eut pas le courage de retourner dans la forêt et s’endormit.

Sa quête dura plus d’une semaine. Ses amis constituèrent des équipes pour quadriller la ville jour et nuit. Ils enquêtèrent dans les hôpitaux, les commissariats. En vain. Très affectés par le chagrin de Gaël, ils firent tout ce qui était en leur pouvoir pour l’aider et le soutenir.
Pendant ce temps, grâce à la coopération d’un ban de dauphins venu à la rencontre de Gaël, l’océan était passé au peigne fin.
Malgré les multiples recherches déployées, néant total…
Le jeune homme était l’ombre de lui-même. Il éprouvait le besoin urgent de remonter dans la canopée, et de se recharger de soleil.

Violet s’était peut être heurtée à un récif. Quelqu’un l’aurait recueillie dans l’écume.
Avait-elle survécu ? Il se perdait dans des hypothèses sinistres. Finalement, désespéré et à bout de force, il s’envola vers les cimes. Là, s’allongea sur la plus haute branche, poussa un hurlement terrible et fondit en sanglots.

9 Curieuse apparition

Tout à coup, il sentit une vague bienfaisante se propager sur son corps. Il éprouva un grand apaisement, une trêve à son chagrin. Et dans le flou de ses larmes, distingua un drôle de petit être en suspension au dessus de lui. Il mesurait environ 50 centimètres. Une multitude d’antennes de hauteurs différentes frétillaient sur son crâne. D’immenses yeux noisette animaient son visage vert de gris. Il n’avait ni nez, ni oreilles, ni bouche.
Nul besoin sans doute. Les radars qui couvraient sa tête lui permettaient de communiquer par ondes avec tous les règnes de la nature. Bien que bâti comme un homme, il avait d’avantage l’apparence d’un arbre. Ses membres robustes se terminaient par des mains et des pieds en forme de racines flexibles. Sa peau souple et granuleuse avait la couleur du lichen. Elle était parcourue d’un réseau très dense de veines noueuses.

Le personnage miniature vint s’accroupir près du jeune homme. Celui-ci remarqua qu’il portait une tunique transparente tissée par les vers à soie. Autour de sa taille, des fioles multicolores étaient suspendues à un ceinturon de liane.
Le lutin sentait vraiment bon ! Il repoussa d’un geste impatient les abeilles qui butinaient dans ses antennes, et se pencha vers son hôte : « Je suis Aïden, sorcier, magicien, mage et diablotin, gnome, troll et sacré coquin…dit il dans une cascade de rires. Euh ! un peu de sérieux Aïden, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. »
Il prit un air grave cette fois et poursuivit :« Je n’avais pas l’intention de me manifester. Mais pour toi l’heure est tragique. C’est pour cela que me voilà.»
Il voulut faire une révérence façon chevaleresque, mais s’emmêla les pieds. Il se renfrogna et maudit l’écorce glissante.
Le garçon trouva les mots pour le dérider : « C’était donc toi qui t’esquivais dès que je me retournais ? En tous cas, je suis honoré de ta présence. Je suis Gaël. »
Et, posant la main sur son cœur, il s’inclina respectueusement.

10 Nos pensées et nos actes résonnent dans l’éternité

« Maintenant que tu as remué terre et mer, reprit Aïden, c’est l’heure d’introduire une once de magie dans le scénario de ta vie. Aveuglé par la douleur, tu t’es laissé piéger dans la linéarité illusoire du temps. Abandonne cette bogue de dualité où tu t’es enfermé. Ouvre une brèche. Change de royaume et d’armoiries. Celles qui exalteront espoir et inspiration te mèneront vers ta sirène. »

Le bonhomme détacha une fiole de sa ceinture, et l’envoya malicieusement dans le calice d’une fleur. Malicieusement parce que…la belle était logée dans une cavité absolument inaccessible.
Amusé par l’air éberlué de son interlocuteur, il effectua trois pirouettes, et fit apparaitre un champignon sous le nez du garçon. Puis il fonça aux trousses d’une fée qui passait par là. Malheureusement, il se prit une fourche de plein fouet et tomba, assommé, deux mètres plus bas.

En pouffant de rire, le jeune homme libéra les spores du champignon. A l’instant même, il réalisa qu’il faisait un bond dans le territoire de tous les possibles : celui des elfes. Les présences qu’il appréhendait depuis son séjour dans la canopée, il était maintenant capable de les voir.
Un couple de reinettes allait prendre son bain dans un trou d’eau. Il les suivit pour y tremper ses yeux gonflés.

C’était la nuit. Le premier croissant pointait la constellation de Pégase. Gaël s’y brancha : Violet se dessina dans l’espace sidéral. Elle lui tendait les bras, lui chantant son amour: « Nos pensées et nos actes résonnent dans l’éternité. Rien ne pourra nous séparer.» Gaël ferma les yeux, et, porté par ses rêves, alla rejoindre sa sirène.

11 Réconfort

Dès son réveil, il éprouva le désir de revoir ses amis. Même si les interactions avec la magie ne le dépaysaient pas vraiment, c’était vital pour lui de garder « le pied terrien ». Ses copains lui manquaient. Même s’ils ironisaient sur ses subtiles métamorphoses, ils l’aimaient sincèrement et le lui montraient à la moindre occasion.
Une fois de plus, la modification de ses oreilles fut remarquée. En quelques minutes naquit un sobriquet britannique : Listen to…
Pour rester dans le thème, l’une des filles proposa de jouer des  improvisations à la plage, de faire tourner des brochettes sur le barbecue, et de terminer la soirée à un concert de percussions. Gaël apprécia, mais il ne pouvait s’empêcher de penser à Violet et d’être anxieux.

Vers 2 heures du matin, le groupe le raccompagna à l’entrée du bois. Conscient de sa peine, ses amis lui avaient préparé une surprise. C’était une combinaison en polaire pour se protéger des premiers vents d’automne. Elle était verte, avec un long capuchon pointu. C’était un gentil clin d’œil à sa silhouette de plus en plus lutine ! Ils bourrèrent aussi son sac à dos de tapas et de friandises.
Enfin ils lui promirent une prochaine visite en dirigeable avec les biologistes.

12 Notre essence migre de monde en monde…

Un peu ragaillardi, le garçon réintégra son havre et s’endormit comme un enfant.
A son réveil, il surprit Aïden paresseusement accoudé sur sa cuisse. Un peu gêné, le gnome se leva vite, et lui tendit un de ses flacons.
A peine l’avait il effleuré qu’un chuchotement coula dans son oreille : « La mort n’existe pas. Notre essence migre de monde en monde sans jamais s’éteindre. »
Bien que se voulant rassurant, ce murmure eut l’effet contraire. Mais quand il but le breuvage, Gaël, doté d’une seconde vue, vit apparaitre Violet.
Enfermée quelque part dans l’océan, elle se débattait dans une cage virtuelle. Parfois elle cédait à la panique. Mais la plupart du temps, elle déployait une ingéniosité étonnante pour se libérer. Sa créativité prolifique forçait l’admiration.
Une somptueuse écharpe de brocart jaillissait de son nombril. Elle s’allongeait à chaque fois que la captive inventait de nouvelles astuces pour s’échapper.
Le foulard était bien long, mais la geôle restait bien close.
Quelle pouvait bien être la combinaison secrète pour la déverrouiller ?

Des gazouillis interrompirent ce rêve éveillé.
A quelques pas de Gaël, un colibri le regardait. Il avait un plumage turquoise et roux, et surtout un bec très long et très fin. Attendait-il quelque chose ?
Le jeune homme recueillit des graines dans sa paume et la lui tendit. L’oiseau ne bougea pas.
Au même instant, un parchemin enrubanné atterrit entre ses jambes. Il l’ouvrit.
Voilà ce qui était écrit en fard de capucine :

Pour briser la chaîne de l’espace et du temps, utiliser de la poudre de perlimpinpin.
Recette de la poudre de perlimpinpin :

Ingrédients (4)

Imagination à gogo
-de l’Audace à tire-larigot
Innovation sans restriction
-Saupoudrer le tout de beaucoup d’Intuition

Laisser la reposer avec… force Patience.Quand elle sera prête à l’emploi, arrosez en tous vos désirs.
Vous verrez tout vous réussir!

13 Mission accomplie

D’un seul coup tout s’éclaira.
Briser la chaîne de l’espace et du temps, c’était libérer Vilolet.
La poudre de perlinmpinpin, c’était la magie contenue dans la fiole.
Le colibri arrivait à point pour la récupérer dans l’étroite cavité.
D’ailleurs, ce coup-ci le volatile ne se fit pas prier.

En quelques secondes, le flacon était entre les doigts de Gaël.
Le bouchon sauta. Un ruban de brocart, le même que celui de la prisonnière, s’échappa du goulot. Il était interminable.
Se balançant au gré des alizés, il descendait doucement en direction de l’océan.
Des elfes et des fées assistaient, extasiés, à ce spectacle. Il y en avait plein les feuillages.

Quand plus rien ne sortit du flacon, le jeune homme ramena l’écharpe vers lui.

Cela dura longtemps, car elle était démesurée. Elle dessinait de gracieuses arabesques.
Ses fils d’or et d’argent scintillaient dans la lumière. C’était bientôt la nuit.
Une lueur éclatante inonda la canopée. Violet était là, dans une robe couleur sirène.
Il n’y avait presque plus de lest.
L’extrémité que tenait Gaël vint s’ancrer dans son nombril. Les jeunes gens étaient sur le point de se toucher. Mais Aïden se matérialisa entre eux et les en empêcha. Il prit alors la parole :
« Grâce à votre génie créatif, votre amour et votre détermination, vous avez tous deux réussi à rompre le sortilège. Toi, Violet, tu étais coincée dans une capsule temporelle, tout comme les habitants de cette planète le sont. Vos efforts ont porté leurs fruits. Un portail vient d’être franchi ouvrant sur des perspectives inédites. La terre respire d’un nouveau souffle. Votre mission est terminée. »

En une fraction de seconde, Violet et Gaël s’unirent et se confondirent, formant une seule entité qui s’envola vers le soleil.

FIN

                              Les illustrations sont de Selina Fenech

sirene

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