C’est moi la reine

novembre 29, 2012

libPoupoule a tout pour réussir et s’oriente vers une carrière brillante dans le hip-hop. Mais un évènement arrive au travers de sa route et compromet  son avenir glorieux.

Nous ne pouvons échapper aux situations qui se présentent, mais nous seuls commandons la façon dont nous choisirons de les aborder et de les vivre.

Ce conte témoigne de notre pouvoir de transformer un revers de fortune en ….as de trèfle, si nous en décidons ainsi.

Régalez vous en écoutant Poupoule vous raconter son aventure.

Moi, Poupoule!

J’ai 4 ailes transparentes aux reflets irisés épinglées sur un long fourreau dodu et diapré. Avec mes 6 pattes potelées je grimpe le long des tiges et saisis les moucherons. Mais la plupart du temps je les gobe en plein vol car mon excellent appétit me rend redoutable. Sous mes antennes frétillantes mes  yeux multi facettes vibrent comme des globes affolés auxquels rien n’échappe.

Je suis belle, très belle. Et même célèbre parce que rare. En effet contrairement à mes nombreux frères et sœurs, je suis un peu grosse, rebondie et capitonnée. Partout où je vais mes rondeurs en imposent et c’est moi la reine. Qui suis-je à votre avis ?……..

Oui, c’est ça, vous avez deviné…..une libellule.

Maman nous a pondus au fond de l’étang dans un bouquet d’herbes ondulantes : 600 œufs minuscules dont j’étais le plus plantureux. Cela me valut le nom de Poupoule sans doute parce que ça ressemble à bouboule …comme ma silhouette.

Lors de notre première mue, toute la famille se rassembla autour de moi avec admiration: « Oh ! Cette larve replète ! Quelle ligne…Ravissante, vraiment. » Très fière, j’ai esquissé une révérence en déclarant : « C’est moi la reine » Et je vous assure que même si je peux vous sembler prétentieuse, partout où j’allais, j’occupais la première place. Mes frères par exemple, intrigués et amusés par ma hardiesse, m’entrainaient toujours dans leurs compétitions.

Qui gobait le plus de moucherons en 50 battements d’ailes ? Poupoule.

Qui volait le plus vite en changeant de direction en un temps recors ? Poupoule.

Qui, bien que très très appétissante, échappait à l’araignée vorace ? Poupoule.

D’ailleurs, personne n’osait me contredire quand je narguais mes coéquipiers abattus. Je me postais devant eux dandinant du corset et avançant le cou en rythmes saccadés, tandis que de mes 6 pattes je faisais des va et vient d’avant en arrière en déclamant :

« J’suis la reine et la plus belle

la louloute la plus choutte

J’suis toute’ rond’ comme une louche

mais fais gaffe : pas touche la mouche

han han j’suis la reine

han han pas touche la mouche… »

Et c’est ainsi que naquit ma vocation de super rapeuse. A force de chanter à la ronde en rythmant exagérément  les mots et les faisant rimer, je suis devenue la reine du rap !

Lors des veillées organisées en l’honneur d’Ondine, esprit de notre étang, coléoptères et coccinelles, guêpes et mantes religieuses, frelons et moustiques s’installaient en cercle sur des feuilles de nénuphar ou des roseaux pour assister à de très belles prestations. En plus des miennes,  il y avait les danses nuptiales des papillons, de magnifiques chorégraphies de lucioles, des concours de pontes, des symphonies de crapauds et même des opéras de rossignols très romantiques au clair de lune.

Tout me sourit

Mes prouesses finirent par me rendre populaire et je fus bientôt invitée à me produire sous les étoiles, avec pour orchestre, le chant des cigales et les hululements des hiboux. J’avais un succès fou. A tel point que les applaudissements arrivaient en ricochets jusqu’aux contrées voisines qui me sollicitèrent elles aussi. Mon slogan, rebondissait de lac en lac, de rivière en rivière :

« J’suis la reine et la plus belle

la louloute la plus choutte

J’suis toute’ rond’ comme une louche

mais fais gaffe : pas touche la mouche

han han j’suis la reine

han han pas touche la mouche… »

Les enfants surtout le scandaient à tous les vents en m’imitant. Puis, je fis des adeptes et créai la mode des battles qui attiraient les foules.

Pendant une battle,  les rappeurs forment un rond dont ils se détachent à tour de rôle pour accomplir en son centre leur meilleure prestation. Très vite, les plus forts se démarquent et finissent par être les seuls à pénétrer dans l’arène. Le nombre de danseurs diminue de plus en plus. Et sous des encouragements passionnées, le gagnant est acclamé et porté triomphalement par la foule.

Ronchon le bourdon et Raoust la mouche devenaient de fameux concurrents. Mais heureusement ma créativité prolifique et ma faculté de me renouveler constamment, me permettaient de garder mon titre de reine en toute sécurité. Je peux dire que tout me souriait. J’étais bonne en tout et rien ne me résistait. Jusqu’au jour où ma vie fut complètement bouleversée par un évènement majeur : la naissance de ma petite sœur.

Changement de cap

Un matin de mai, maman pondit 400 œufs, à raison d’un toutes les 5 secondes ! Impressionnant …C’était fascinant de les voir sortir de leur coquille sans se presser. Après, il y avait les mues : 9 en tout. J’y assistais autant que possible car c’était émouvant ces gaines qui éclataient sous tant d’efforts révélant une libellule de plus en plus gracieuse et accomplie. Cependant, l’une d’elle éveilla notre curiosité : elle semblait aveugle. Maman l’appela Yaë|.

Les aînés se mirent à l’observer de près et cette supposition fut bientôt confirmée. Alors, mes parents firent un conseil de famille pour informer tout le monde (notre fratrie est immense) et nous recommander d’être très attentionnés envers notre petite sœur, de la protéger et de la chérir au maximum.

Trois de mes frères la hissèrent sur les ailes de notre père qui décida de l’y laisser jour et nuit pour la mettre à l’abri des rusés prédateurs. Mais après sa huitième mue, Yaël avait presque atteint sa taille adulte. Elle était maintenant trop lourde pour papa, pourtant surnommé Le Bien bâti. Comme vous le savez, en règle générale, les libellules sont légères, graciles et fuselées. Alors évidemment, au moment de songer à changer ma soeur de monture, tous les yeux se tournèrent vers moi.

Ce coup du sort me coupa le souffle. Ma carrière était en plein essor et j’envisageai de partir en tournée avec Raoust et Ronchon. Mes projets s’évanouirent en un clin d’œil et je m’imaginai redevenue madame-tout-le-monde, terne, flétrie, et cantonnée dans l’espace réduit de l’étang avec Yaël clouée à vie sur mon corset.

Même si mon “amazone” ne pesait que quelques grammes, il me fallut une période de rodage pour amorcer différemment les virages, esquiver les chasseurs de tête (araignées, frelons, oiseaux) et m’habituer à partager mes proies.

Oui, sans aucun doute, j’aimais ma petite soeur, mais une part de moi était furieuse. Quelle injustice de sacrifier mon rêve et de renoncer du jour au lendemain à ma carrière de rapeuse ! Moi qui depuis ma naissance étais une gagnante, je me retrouvais coincée dans un quotidien ennuyeux et fade. C’est ainsi que mon moment préféré, la veillée, se transforma en cauchemar . Parce que maintenant c’est moi qui regardais, mais je n’étais plus regardée. J’étais le spectateur au lieu d’être l’acteur comme avant. Quel supplice.

La nuit quand j’entendais le souffle doux de Yaël frôler mes antennes, je pleurais tant, que j’avais peur de la réveiller. Et je me sentais glisser dans un entonnoir de chagrin en voyant s’effilocher le cours morne de mon destin. Au bout de quelques semaines, il ne restait rien de l’irrésistible Poupoule. Non, rien qu’un insecte fantomatique monté d’une cavalière désolée de se sentir si encombrante. Quel tableau !

Electrochoc

Un jour pourtant, une scène étonnante révolutionna ma façon de penser et transforma définitivement la vision tragique que j’avais de mon existence.

Là, au cœur d’un iris, une coccinelle affreuse fredonnait en prenant un bain de rosée. Elle frottait doucement ses élytres contre les pétales, dodelinant de gauche à droite en serrant son petit ventre. Tête en l’air et les yeux mi clos, elle semblait en extase. Comment était il possible qu’une bestiole aussi disgracieuse respire un tel bonheur ?

Dotée de 6 pattes malingres et difformes, d’un dôme cabossé et d’ailes perforées, elle avait accepté ses handicaps et choisi de les aimer ! Après s’être séchée, elle voleta maladroitement hors du calice et survola une flaque d’eau claire s’y admirant sous toutes les coutures avec des exclamations ravies : « Oh ! Oh ces jolies pattes satinées, ce dos vallonné….Je me trouve un charme ! »

Inutile de vous dire que cette bête à bon dieu me fit un effet terrible. Je sentis comme une décharge électrique traverser tout mon corps et le vivifier. Un flux de lumière me parcourut des antennes à l’extrémité de mon fourreau. Le rayonnement de cette mini comète rouge m’avait inondée d’espoir. A compter de cette apparition, mon quotidien changea du tout au tout. Avec le recul, je suis maintenant convaincue que ma petite sœur bénéficia également de cette régénération étincelante car notre mode de communication s’en trouva modifié.

Jusqu’ici j’étais la meneuse tandis que Yael, passive et réservée, vivait sous mon entière dépendance. Etrangement elle se mit à faire preuve d’ une intuition étonnante. Par exemple quand je chassais, elle sentait nos proies de très loin et m’indiquait le cap à prendre. Avec elle j’étais munie d’un radar infaillible si bien qu’à défaut d’être reine du rap, je reçus le titre de meilleure chasseresse. On conviait régulièrement le peuple de l’étang pour distribuer nos centaines de captures si bien que les nuits de veillées finirent par alterner avec de fastueux diners nocturnes.

Une association prometteuse

Une après midi d’été, je somnolais à l’ombre d’un arôme, quand une chanson familière me fit ouvrir l’œil prudemment :

« J’suis la reine et la plus belle

la louloute la plus choutte

J’suis toute’ rond’ comme une louche

mais fais gaffe : pas touche la mouche

han han j’suis la reine

han han pas touche la mouche… »

Ce coup ci, j’ai bien failli perdre la boule en voyant Yaël se trémousser au rythme de mon slogan avec une grâce saisissante.

Prenant appui sur le sol avec l’une ou l’autre de ses pattes, elle effectuait des pirouettes acrobatiques comme je n’en avais jamais vues au cours de mes nombreuses battles. A travers mes yeux mi clos j’admirais son corset ingénieusement contorsionné, ses ailes tour à tour gonflées, incurvées, déployées ou rabattues. Elle avait vraiment du talent. Sa gestuelle était inventive, spontanée et enrichie de postures originales. Du jamais vu !

Je fis semblant de dormir pour jouir de cette chorégraphie captivante. J’aurais voulu que ça ne s’arrête jamais. Mais au bout d’un moment ma petite sœur s’immobilisa et fit jouer ses antennes avec une vivacité incroyable. Elle venait de deviner que j’allais me réveiller sous peu . Alors elle s’arrêta net et vint délicatement poser son visage près du mien en attendant que je revienne à moi.

Mais moi j’ai attrapé son joli minois, fixé ses gros yeux vitreux d’aveugle, et j’ai murmuré : « Dis petite sœur, tu crois que je vais laisser une rapeuse si douée se perdre dans l’oubli ? A partir de maintenant, notre vie va changer. Toi et moi allons être célèbres. On deviendra les reines du hip hop. Et demain, devine….On part en tournée. T’en penses quoi géniale cachotière ? »

Eblouie, Yaël chercha mes ailes pour les lisser contre les siennes (chez nous, libellules, c’est comme une grande caresse chez vous, les hommes), et je vis deux grosses larmes de joie perler de ses orbites.

 

FIN

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