Le manoir aux cormorans

novembre 07, 2014

castle

Le manoir aux cormorans

Aujourd’hui encore, je me demande ce que sont devenus les cormorans veillant jalousement sur le manoir de mon oncle, Cassandre Mac Ofield. Personne, depuis sa mort, n’avait jamais osé emprunter l’allée menant au perron. Mais moi je savais qu’au moment où je la traverserais, je serais guidé vers la découverte d’une histoire peu banale.

C’est la raison qui me poussa à entreprendre ce voyage dans l’archipel des Shetland. Un baleinier qui croisait au nord de l’Ecosse me déposa à proximité de l’île. Il ancra à 2 milles de la côte et mouilla une chaloupe.

Pour une fois, le ciel était d’un bleu métal et un vent cruel avait chassé tous les nuages. L’aube s’ouvrait sur une avancée rocheuse déchirée par les vagues et à quelques mètres du rivage, je distinguai le castel perché sur une falaise. Des myriades d’oiseaux tournoyaient en caquetant autour de son oriflamme en lambeaux, et j’étais de plus en plus impatient en m’approchant de cette demeure, entrée désormais dans la légende des vestiges inquiétants.

Je mis une bonne heure pour gravir la corniche surplombant l’océan.  Puis, j’atteignis un plateau parsemé de rhododendrons en fleurs annonciateurs du printemps. Leurs bouquets roses et mauves égayaient cette lande austère battue par la bise.Le gazouillis d’un ruisseau me mena devant un mur en ruines habillé de lierre. Un portail s’ouvrait sur une enfilade de charmes. Au bout, dans l’alcôve pratiquée sous le perron, on devinait une fontaine. Un filet d’eau jaillissait de la bouche d’un angelot.

Découverte des lieux

La porte que je poussai, donnait sur une entrée spacieuse. En pénétrant dans le salon, je fus frappé par le portrait de mon oncle. Enfant, je m’étais forgé de ce marin au long cours une image extraordinaire. Et bien que ne l’ayant jamais rencontré, il nourrissait mon imaginaire de fresques épiques et audacieuses. Lors des veillées neigeuses, des bardes nous chantaient des mélopées écossaises au son de la cornemuse. Ils y contaient les aventures invraisemblables de ce capitaine excentrique qui menait la vie dure à ses hommes et ne tolérait aucune entorse à ses ordres.

Pourtant là, sur ce tableau datant d’un an avant sa mort, il dégageait une douceur que je ne lui connaissais pas. Il portait le kilt de son clan, un plaid jeté sur les épaules, un bonnet à pompon, et de ses chaussettes pointaient le manche d’un couteau.Mais le plus surprenant, c’était l’attitude du vieillard. Accroupi près d’une source, il s’y trempait les mains en souriant. A son doigt, une bague en forme de corne d’abondance scintillait dans l’eau claire.

A cet instant, un bruit me fit sursauter. Il venait du sous sol. Et si je me retrouvais nez à nez avec le revenant qui, disait-on, hantait cet endroit ! Mais après tout, n’étais-je pas venu élucider le secret de ces murs ?

Bon, je m’arme de courage et trouve la porte de la cave. Des marches moussues descendent vers une crypte où vacille une flamme. Il y a là deux gisants de pierre et…….une femme à genoux devant eux ! Près d’un siècle a travaillé ce minois tanné comme un parchemin. Je tousse légèrement pour lui signaler ma présence. La malheureuse ne tient pas le choc et tombe à la renverse. Me voilà bien embarrassé car j’ai beau lui tapoter les joues, elle ne reprend pas connaissance. Il ne me reste plus qu’à la monter dans le salon.

Au passage, je lis sur l’une des tombes : Ci-git Daphnée Mac Ofield décédée le 13 décembre 17. Sur l’autre, qui elle n’est pas scellée, figure seulement le nom de mon oncle. Dois-je en déduire qu’il n’y a personne dans cette sépulture ?Dans ce cas, où est la dépouille de Cassandre ? A moins que…Des sueurs froides commencent à perler sur mon front. Je ne vais tout de même pas défaillir avec cette vieille sur les bras. M’emparant précipitamment de la chandelle, je quitte le caveau avec mon fardeau.

La Servante raconte…

Avec quelques gorgées de whisky, tout s’arrange.

Bien sûr, la grand-mère n’est pas rassurée auprès de cet étranger qui lui tend de l’alcool, mais elle se détend en reconnaissant mon écharpe taillée dans le tartan du clan Mac Ofield et me considère maintenant avec respect :

« Monsieur serait-il descendant de mon maître ?

-Je suis son neveu.

-Ah ! Son neveu ? Votre oncle souhaitait tant renouer avec les siens. Sur ses vieux jours, il souffrit beaucoup d’avoir été mis au ban par ses frères. Il est vrai que sa nature fantasque…Cependant, j’ai été émerveillée par la transformation de cet homme, à la fin de son existence. “

Elle se cale dans son fauteuil et plonge dans un silence méditatif. Des émotions surgissent du passé et animent son visage, son corps tressaille, ses mains frétillent et elle se met à raconter l’existence de celui qu’elle servit durant toute sa vie. A mon tour de me laisser emporter dans les rebondissements de ce personnage hors du commun.

Fugue

« Quand votre grand-mère me confia l’intendance du manoir, Cassandre avait 15 ans.

Ses frères poursuivaient de brillantes études à Edinbourg mais lui passait plus de temps à jouer dans le torrent  ou galoper aux alentours qu’à s’inquiéter de son futurs.  Ni les reproches de sa mère, ni les dures menaces de son père ne le rendaient plus studieux. En août, dans les champs perlés de myrtilles, éclataient les rires des fillettes venues du village pour cueillir des baies avec leurs frères et cousins. A midi, assis près du ruisseau, ils partageaient du pain en plaisantant.Ces panaches de joie rebondissaient en ricochets derrière la haie du parc où Cassandre se livrait à des jeux solitaires.

Bientôt, n’y tenant plus, il prenait la poudre d’escampette et allait les rejoindre. Ainsi fit-il la connaissance  de la benjamine du meilleur pipeband du bourg. Cet imbattable joueur de cornemuse avait son orchestre de flûtes et violons et donnait souvent des concerts où l’on dansait gigue, branle ou polka à des rythmes endiablés. Or, c’est au cours de la célébration des moissons que vos grands parents s’aperçurent que leur fils cadet était épris de la fille du virtuose, de trois ans sa cadette. Outrés, ils lui interdirent formellement de revoir « cette Daphnée ».

Mais un an plus tard, pendant ces mêmes festivités, le jeune homme fit scandale en affichant sa liaison. Et alors que la fête battait son plein, son père le ramena de force à la maison. Le lendemain, les amoureux avaient disparu.

A quelque temps de là, l’aubergiste hébergea un pêcheur de morue qui croisait le long de nos côtes. Il raconta, qu’une nuit d’août, interpellé par un feu, il avait dû accoster au sud de l’île. Le couple l’y attendait et le supplia de le prendre à son bord. Ils allaient à Gretna Green. Cette ville d’Ecosse est la seule au monde à marier légalement les moins de 16 ans sans l’accord de leurs parents. Le pêcheur hésita mais il faiblit devant la détermination des enfants. Il remarqua que les cormorans nichés sur une tourelle du manoir survolèrent longtemps le chalutier en jacassant. On aurait dit qu’ils traçaient dans le ciel de grands signes d’adieux. Et quand l’embarcation atteint le large, ils se turent enfin et s’évanouirent dans la brume.

Morne silence au manoir

La vie s’écoulait, morne, au manoir. Plus de rires dans les escaliers, plus de cris dans le jardin, plus de bateaux dans le ruisseau, ni de cavalier arrivant en trompe dans le domaine au coucher du soleil ! Fini les goûters abandonnés au coin d’une table pour assister à l’appareillage d’un voilier de passage. Fini les souliers boueux négligemment posés devant la porte. Et fini les vêtements humides sentant l’herbe mouillée, la brise saline ou l’écurie. Quel ennui !

Une lettre arriva un jour des colonies annonçant l’établissement des fils aînés dans un comptoir. Vos grands parents pensèrent qu’un voyage là bas tromperait leur chagrin. Ils préparèrent leurs malles et me firent promettre de n’abandonner le domaine sous aucun prétexte. J’ignore pourquoi, mais en m’engageant à leur obéir, un pressentiment me traversa. L’automne suivant, un messager fit grincer le portail et me remit une lettre d’un air sombre. Mes maîtres ne reviendraient pas : ils étaient morts de la fièvre jaune.

Retour

J’élus donc domicile dans la tour du gué où je passais des heures à contempler l’immensité houleuse, dans l’espoir d’y voir pointer la frégate d’un Mac Ofield.nCe soir, le couchant boréal déploie ses derniers pans de taffetas rose et bleu. Mais le brouillard commence à voiler les fastes du crépuscule. La bise chevauche l’océan d’un frisson glacial. Les lames aiguillonnées se cabrent et s’élancent contre les récifs. Soudain, dans une gerbe d’écume surgit un vaisseau avalé d’un trait par un tourbillon. Je le perds de vue pour le retrouver un peu plus tard à la pointe du cap. Le voilà qui pénètre dans la crique. On dirait que ce bel oiseau meurtri vient s’abriter dans l’anse étroite. Il ancre à l’entrée du cirque tandis qu’un canot se dirige vers la plage.
 

C’est miracle s’il ne verse pas ! Il dépose deux passagers et regagne le navire en toute hâte. De plus en plus intriguée, j’observe avec intérêt le cheminement de ces visiteurs impromptus qui escaladent la corniche sous une pluie battante. La jeune femme chancelle et fait peine à voir avec ses habits trempés que le vent plaque sur son corps gracile.Parfois elle s’arrête découragée, prête à chavirer dans la tempête. Alors son compagnon se retourne et la hisse jusqu’à lui. L’allure décidée de cet homme et sa façon d’aborder les passages difficiles prouvent qu’il connaît parfaitement la falaise.Et puis ses regards qu’il lance sans cesse vers la demeure… J’endosse une cape à toute allure et je cours à la rencontre des inconnus qui ne tardent pas à apparaître au détour d’un rocher.

Une seule silhouette se détache maintenant dans le ciel brouillé. Elle porte, blottie dans ses bras, une charge légère. Le plaid qui l’enveloppe efface tous mes doutes : il s’agit bien de mon cher Cassandre ! Jamais je n’oublierai cette fin de nuit passée autour d’un feu de tourbe, devant la haute cheminée du salon. Quel bonheur de redécouvrir, dans le clair obscur de l’âtre, les visages enthousiastes et complices de mes jeunes maîtres.

Cassandre

La première entreprise de votre oncle fut de remettre en état le domaine qui n’avait plus été entretenu depuis plus d’une décennie. Cassandre s’était considérablement enrichi pendant son exil. Il avait commencé comme mousse sur des vaisseaux irlandais, et très vite son goût du risque et son ambition l’avaient promu au rang de capitaine. Des bruits couraient qu’il avait fait fortune en piratant dans l’archipel des Hébrides six mois par an. Ensuite, il faisait de la contre bande entre l’île de Skye et les Highlands.

On le surnommait l’écossais fou car sa cupidité et son extravagance étaient sans borne. Il lui arrivait pourtant de faire preuve d’une grande élégance comme le jour où, ayant pillé un clipper, il fut si touché par le courage de son commandant qu’il l’invita à son bord après la bataille. Il lui fit servir un repas fastueux ainsi qu’à ses hommes puis, au petit matin, le laissa repartir en lui restituant tout le butin acquis la veille. Ce geste insensé déclencha la colère de l’équipage qui se mutina. Mais la poigne de fer de ce coureur de grands chemins eut tôt fait d’écraser la révolte. On comprit vite qu’il ne fallait pas contrarier les fantaisies du maître.

Highland Games

Le couple, soucieux de ressusciter la demeure abandonnée depuis des lunes, décida de s’y installer. L’été venu, il renoua avec les villageois grâce aux highland gamesPendant ces réjouissances, des compétitions de tiré à la corde et de jets de pierres étaient organisées. Le clou des jeux était le tossing caber qui consistait à déraciner un tronc de 75 kilos et 6 mètres de long planté dans le sol. L’athlète devait aussi le soulever à la verticale et le projeter le plus loin possible. Cet exploit, salué par une formidable ovation, attirait un public de plus en plus nombreux. C’était vraiment impressionnant d’entendre les rugissements de ces garçons colossaux. Leur kilt découvrait leurs cuisses énormes et contractées et on craignait que leurs genoux, serrés dans des bandages,  cèdent sous l’effort. Ces concours étaient l’occasion de paris acharnés. Mais les gains étaient en général reperdus le jour même pendant la partie de baccara.

Si Cassandre était un hôte prodigue, en revanche, il était mauvais perdant et quand la chance ne lui souriait pas, il levait la séance et renvoyait son monde. En automne, il taquinait la truite et ferrait le saumon avec les pêcheurs des alentours. Ou bien, c’étaient des battues dans la bruyère et les chardons pour chasser la grouse, la bécasse, le cerf et le renard.

Au coucher du soleil, quand les groupes revenaient, on dressait une table devant la cheminée et on s’affairait autour du gibier qui crépitait dans le foyer, tout en arrosant la journée avec des rasades de whisky. L’assemblée était très diversifiée : les braconniers se mêlaient aux gardes chasses, les notables aux écumeurs de mer ou aux corsaires de passage. L’anglais et l’écossais se côtoyaient sans broncher et, fait rare, catholiques et protestants discutaient religion sans en venir aux mains.

Lors d’une de ces joyeuses veillées, la cloche du château se mit à battre la chamade. Qui pouvait être ce visiteur tardif ?Votre père, venait de débarquer à l’improviste. A contre cœur, il se joignit aux invités qui n’étaient pas du tout à son goût et quitta les lieux dés l’aube, reprochant à son cadet, ses fréquentations douteuses et sa réputation de brillant pirate !  Il prononça brillant avec une ironie cinglante à laquelle votre oncle répondit avec calme : « Qui vit sans folie, n’est pas si sage qu’il le croit. »

Ennui

L’hiver, cet interminable hiver, se prépare maintenant, et les hameaux s’ensevelissent sous une mousseline blanche. On dirait que les lacs fument et que les toits de chaume s’arc boutent contre la bourrasque.

Dans la salle de séjour vide, la voix exaspérée de Cassandre retentit. Il s’ennuie à mourir dans ce royaume du silence et m’envoie chercher des invités immédiatement. Sa femme n’ose pas s’interposer malgré les pluies torrentielles, car elle sait que les colères de son mari sont plus terribles que les trombes d’eaux que crache le ciel. L’insatisfait se plaint que ses caisses se vident. Bientôt, il n’y aura plus de quoi jouer au poker. Il doit trouver une solution au plus vite, et gare à celui qui osera se mettre en travers de sa route !

Daphnée décomposée ne dit mot. Juste au moment où je sors en quête de divertissement pour Monsieur, trois curieux personnages se présentent devant la porte.

L’appel 

Sales et ruisselants, ils demandent asile pour quelques heures. Dès que la tempête sera tombée, ils appareilleront. Mon maître me rappelle pour leur cuisiner un repas et remettre à demain les festivités. Nos hôtes ont la démarche gauche, le sourire mielleux. A table, ils ont des gestes lourds et dévorent les plats en roulant des yeux filous. Pour porter un toast, le plus jovial relève ses manches avec entrain, découvrant un tatouage qui fait pâlir Daphnée. Il représente une tête de mort au fil d’un sabre.

Madame ne tarde pas à prendre congé prétextant une migraine. Son époux, qui n’est pas dupe, offre une chambre aux voyageurs après leur avoir fixé rendez vous au coucher de lune. Puis il va en toute hâte retrouver sa femme.  La scène poignante qui s’ensuivit, je l’entendis, l’oreille collée au mur, bien que les claquements de l’oriflamme et le grincement sinistre de la girouette voilaient des pans de phrases. Les rafales étaient si puissantes que ma bougie fut soufflée. Les éclairs foudroyaient ma chambre et pointaient leur dague aux carreaux. Au bout d’un moment, l’un d’eux ne résista pas à ces jeux de fleuret et cassa. La pluie s’engouffra à son tour. Dehors, ça miaulait si fort que j’étais glacé d’horreur. Etait-ce les pleurs du vent ou des esprits rôdant autour du manoir ?

Le peu que je perçus en tous cas de derrière la muraille, me glaça les sangs. Devant l’exaltation soudaine de son mari à l’arrivée des pirates, Daphnée comprit qu’il repartirait avec eux. Rien ne pouvait plus le retenir. C’est pourquoi, il n’y eut ni plainte, ni discussion. Il y eut juste des sanglots que Cassandre, sans un mot, consola tant bien que mal par des caresses.

A la fin, il lui remit une bague dont le cabochon s’ouvrait.Dans l’orifice il déposa une boucle de ses cheveux, symbole de leur lien” indéfectible”prétendit il, ce qui ne sembla pas rassurer la jeune femme. Il déclara que cette alliance symbolisait l’amour qu’il éprouvait pour elle, et en lui passant au doigt, jura d’être de retour dans un an jour pour jour.

La jeune femme fondit en larmes, puis tout à coup, un grand calme descendit sur le manoir. Une brise légère nous renvoyait la musique de l’océan, et bercé par les flots, le domaine bascula peu à peu dans le sommeil.

Un hiver glacial

A la pointe du jour, un voilier filait à l’horizon. Il était loin déjà, et les cormorans habitués à accompagner les navires en partance avaient déserté la tour du gué. Au milieu de la matinée, les jacassements signalant leur retour rompirent quelque temps le silence de l’île.

Cet hiver là fut vraiment rude. Des tribus de phoques pourchassés par la houle, s’échouaient dans les fjords. A la fête du feu, la tradition veut qu’on jette à l’eau la réplique d’un drakkar. On allume un feu de joie avec des torches, on chante des légendes celtes au son de la harpe. Mais Il fit si froid que le navire fut pris dans les glaces et la cérémonie reportée au lendemain. Ce temps glacial ne mettait pas de baume au cœur.

Heureusement la joie de vivre s’installa dans la maison avec la venue de trois enfants. La sœur de madame, femme de pêcheur, passa 10 mois parmi nous pendant l’absence de son mari embarqué sur un chalutier. Il y avait des rires partout et  bien sûr autant de chamailleries. Mille souvenirs du temps où Cassandre et ses frères se poursuivaient dans la maison, émaillaient ma mémoire engourdie.

L’attente

Un an s’écoula bercé par la triste mélancolie de la jeune esseulée. Elle errait des jours entiers dans ce paysage sauvage et hostile mais poignant de beauté, propre aux Shetland. C’est à peine si l’on distinguait sa silhouette évanescente dans les frimas matinaux ou crépusculaires qui l’enveloppaient.

A l’aube de ce 365 ième jour de solitude, Daphnée se promena le long de la falaise scrutant l’horizon pour courir au devant de Cassandre. Son coeur battait comme aux premiers instants d’émoi qu’elle vécut avec lui. Sous sa cape, elle portait une robe en organdi vert émeraude qui faisait ressortir ses prunelles turquoises, humides et vibrantes. Son minois diaphane perdu sous une épaisse chevelure rousse rappelait ces sculptures d’enfant taillées dans l’opale . 

Quand le soleil s’enfonça dans la mer, elle rentra au manoir et alla se poster devant une fenêtre. Lorsque je lui proposai de veiller avec elle, je lus dans son regard qu’elle s’était déjà engouffrée dans la spirale du désespoir. Ses yeux gonflés ne tarissaient plus de larmes. Quelquefois, elle faisait jouer autour de son doigt la bague que lui avait donnée son époux en fixant le suaire noir des flots.

Le doute s’était emparé d’elle. Je compris que plus rien n’affranchirait ce visage muré dans le chagrin. Je redoutais le pire. Et le pire arriva.  Le lendemain, des coupeurs de goémons me ramenèrent son corps. Un prêtre lut une oraison dans la plus stricte intimité et on enterra la défunte dans la crypte. Quand la dalle pesante se referma sur elle, je me promis d’être la vestale de ce lieu et d’y méditer quotidiennement.

A la tombée du jour, alors que je gravissais les marches du perron, un faucon se posa sur la rampe. Je poussai un cri, affolée par cet œil de verre qui me transperçait. Mais j’aperçus aussitôt un billet attaché à sa patte, et l’ôtai craintivement. C’était un fervent message d’amour de Cassandre avec l’assurance de son retour prochain.

Retour tardif

En effet, neuf jours après, une goélette mouilla dans la crique, au pied de la falaise.  Un homme l’escaladait d’un pas sûr. Ce ne pouvait être que mon maitre ! Une fois encore, j’allais à sa rencontre, mais à trois pas de lui mes forces m’abandonnèrent et je m’effondrai.

Il s’arrêta net. Une douleur profonde le défigura et il se dirigea directement vers la crypte. Il y resta toute la nuit et n’en sortit que pour me faire ses adieux et reprendre la mer. Il semblait lavé, comme si la flamme du caveau et l’intensité de la souffrance avaient brûlé toutes les scories de ce cœur volontaire et capricieux. Oui, quelque chose avait changé. Et sur ce faciès buriné d’homme mûr, passa, le temps d’un soupir, une compassion infinie.

Congé forcé

J’eus peine à le reconnaître, quand, 30 ans après, il poussa la porte en chêne. C’était un imposant vieillard aux cheveux blancs noués dans un ruban de tissu rouge. Son regard s’était durci, comme aiguisé à force de scruter l’horizon, et son profil tranchant projetait sur le mur ses contours biseautés. Pourtant ses mains râpeuses frémirent quand il me saisit les doigts.

A la quantité de coffres qu’il se fit porter, je me dis que cette fois il s’agissait d’un retour définitif. Mais je restai perplexe quand, en jetant un oeil sur ses malles, il me déclara sans ambages qu’il me renvoyait trois jours pour se consacrer à ses affaires.

Non seulement sa décision souleva ma colère parce que Monsieur semblait disposer de moi à sa guise. Mais surtout elle me parut bizarre, voire préoccupante. Et comme il n’y a pas plus indiscrète qu’une servante, je me dis qu’avec un peu de patience et de perspicacité, je finirais par venir à bout de ma curiosité.

Bruissements et murmures

Une fois l’échéance écoulée, je rentrai au château, les oreilles aux aguets et l’œil bien affûté. Je commençai par me recueillir sur la tombe de madame puis m’affairai par ci par là, car le travail ne manquait jamais à la maison. Mon vieux loup de mer n’avait perdu ni son cynisme, ni sa désinvolture. C’est pourquoi, quand des sons étranges  évoquant l’étoffe qui se froisse se manifestèrent par une tumultueuse nuit sans lune, il les prit à la légère. C’est vrai que les lames faisaient un tel fracas en giflant la falaise, que ces bruits de fond semblaient presqu’inaudibles. Malheureusement au fur et à mesure, leur acuité ne laissa plus de place aux doutes. Au début, c’étaient des cliquetis et des grincements, bientôt suivis de murmures et de rumeurs lointaines. Dès qu’il faisait noir, je me terrais dans la tour du gué jusqu’à l’aube. J’ai honte de ma lâcheté mais j’étais absolument incapable de surmonter ma peur, et complètement anéantie par la terreur qui me terrassait.

Monsieur, lui, toujours incrédule, affichait un insolent mépris face à ces phénomènes troublants. Cependant au fil des jours, il devint nerveux, et finit lui aussi par perdre pieds. Il maigrissait, pâlissait, se désincarnait. Bientôt il rompit tout contact avec moi et se mit à longer les murs d’un air hagard. 

Il fut désormais impossible de fermer l’œil car des râles et des gémissements peuplaient la demeure du coucher au lever du soleil. Moi j’étais à bout de nerfs et pas loin de sombrer dans la folie. Cette fois, je pris congé de mon plein gré ! Mon maitre, dont l’intuition m’a toujours fascinée, anticipa ma décision bien avant qu’elle ne me hante et glissa dans mes effets une bourse assez pleine pour mourir à l’aise. Décidément, cet être m’échapperait toujours : à la fois avide et prodigue, égoiste à ses heures et capable d’une grande humanité à d’autres.

Je le quittai la mort dans l’âme, avec l’intention de venir régulièrement prier devant le caveau de madame.

A l’écoute de son destin

Lors des adieux, je suggérai à votre oncle de quitter le castel au lieu de se laisser mourir à petit feu. Mais il eut cette réponse curieuse :

« Impossible d’échapper à son destin chère Irène. Je n’ai pas l’intention de le fuir mais plutôt de tenter de le comprendre. C’est grâce aux signes dont il jalonne notre route que des situations s’éclairent, des conflits se dénouent. Mon heure est proche et je veux quitter ce monde transparent comme le ruisseau de mon enfance et léger comme le vol d’une mouette. Sans doute n’ai-je jamais autant réfléchi dans mon existence qu’au cours de ces derniers mois, et telle est ma conclusion. Donc, je reste. Je pense que vous me comprenez à présent ? »

Non, pas du tout. Je ne comprenais rien du tout et me demandais comment un tel jargon pouvait sortir de la bouche de cet homme qui m’avait toujours paru si pratique et concret. Ces temps-ci, j’étais tellement dépassée par les évènements que je ne prêtais même plus attention à ses discours incohérents. Je me contentai de remercier Monsieur pour son généreux pécule et de le saluer respectueusement trop heureuse qu’il ne me retienne pas dans ce maudit manoir.

Quand je fus rappelée au château, il était évidemment débarrassé de son vacarme nocturne. Son hôte savait que c’était la condition de mon retour. Néanmoins, je regrette de n’avoir jamais élucidé deux mystères : celui du tapage, et celui du changement radical de monsieur Cassandre. Sa nature autoritaire et frondeuse s’était complètement adoucie et sa bonté l’avait finalement emporté sur tout le reste. D’ailleurs ce portrait là, au dessus de la cheminée, traduit exactement la profonde bienveillance dont il faisait preuve à la fin de sa vie. »

Tel est le témoignage que me laissa la domestique de mon oncle.  A cet instant, midi sonna à la pendule et la petite vielle se redressa vivement :

« Oh ! Mon dieu… Je dois être à 11 heures au village. Je file. A bientôt Monsieur, et ravie d’avoir fait votre connaissance. »

Elle traversa la pièce en un éclair en direction de la falaise et je la perdis de vue rapidement.

La lettre

Une fois seul, je me place dans le divan pour contempler à loisir le tableau de mon oncle. Je tombe alors sur un détail qui m’avait échappé. Au niveau de la ceinture, une lettre dépasse de la jupe. C’est une réplique si parfaite que je ne peux m’empêcher de me lever pour la toucher. Mais en effleurant l’enveloppe, elle se détache et tombe à mes pieds. Incroyable !

J’y lis ces mots : « Destiné seulement à un Mac Ofield. »

J’ai donc droit de regard sur ce document et  l’ouvre fiévreusement. Me voila en possession d’une page blanche ! Qu’est-ce que c’est que cette farce ? Je me rassois, dépité. En y réfléchissant bien, je me souviens d’un procédé d’écriture invisible que mon père nous révéla un soir de veillée familiale. N’attendez pas que je vous le livre ici. Mais en tous cas, pour lire le message, il suffisait de mettre le papier au dessus d’une flamme.C’est ce que je fais et….le tour est joué.

Le journal de Cassandre se dévoile à mes yeux ! En voici le contenu.

Cassandre raconte 

Cassandre Mac Ofield, 1.  XII. I7..

Me voila rentré de mes périlleuses aventures maritimes.J’en aurai pillé des navires. A 70 ans, mes coffres regorgent d’or. Irène est là. Cette servante est entrée au service de mes parents à peine adolescente.  C’est aujourd’hui une petite vielle fluette comme un jonc et fripée comme une noix. Mais elle n’a pas les yeux dans ses poches et j’ai même l’impression qu’elle est encore plus curieuse qu’avant. Pour m’occuper tranquillement de ma fortune, je lui ai donné trois jours de liberté. Mon premier souci est de retrouver un plan des lieux, car je sais qu’il y a quelque part un mur creux et une ou deux fausses portes pour avoir vu mon père entrain de les actionner.

2. XII. 17..

J’ai fini par mettre la main sur un parchemin rapiécé et à peine lisible que j’étudie à la loupe. Les trois repères que je recherche y sont indiqués. J’ai là de quoi enfermer mes cassettes avec la certitude de dormir sur mes deux oreilles.

3.  XII. 17..

J’ai tant bourlingué dans mes rafiots que la nuit, j’entends encore la lampe se balancer dans ma cabine. Parfois c’est le gréement qui claque ou le sable qui crisse sur le pont. La clameur des flots et des voix de sirènes agitent mon sommeil. Mon ouïe de matelot écoute inlassablement battre le cœur de mon vaisseau ce bel oiseau des mers.  Et chaque palpitation libère mille sons familiers dont mon oreille est encore pleine. Combien de temps me faudra-t-il pour m’habituer au silence infini de la terre qui dort ?

7. XII. 17..

Irène se plaint, elle aussi, de ne pas trouver le repos. Elle prétend que la muraille tinte, frissonne ou sanglote, cela dépend. Franchement elle dramatise la situation, mais à son âge c’est normal de friser le gâtisme. D’ailleurs ses hallucinations en sont la preuve.  La pauvre grand-mère a les nerfs à vif et s’enferme à clef dans la tour, au déclin du jour. Elle préfèrerait brûler vive dans ce cloître que d’en sortir.

15. XII. 17..

Il faut me rendre à l’évidence, l’effervescence nocturne augmente de jour en jour ! En l’étudiant de près, j’ai identifié des bruits de métal mêlés à des chuchotements confus. Je vais de ce pas inspecter mes coffres. Bougre ! ils ont été fouillés et les pièces jetées à tous les vents. Qui a bien pu s’introduire dans mes cachettes ? La panique me prend au collet. Je ne puis écrire un mot de plus…

16. XII. 17..

J’ai eu du mal à retrouver mes esprits. J’ai pour cela pris le large avec un pêcheur du coin. L’air salin m’a lavé la cervelle.Je suis bien décidé à m’emparer du voleur la main dans le sac.

20. XII. 17..

Tout a échoué en dépit de mon acharnement à saisir le coupable. Le désordre se perpétue : lingots sans dessus dessous et lamentations nocturnes. Mon courage est mis à rude épreuve. Je commence à avoir des visions, et cela m’inquiète. La bague offerte à Daphnée avant mon embarquement avec les pirates m’est apparue sur le guéridon, mais quand j’ai tendu le bras pour la saisir, elle n’y était plus.

Elucidation du mystère

Je crois détenir l’explication de l’apparition du 20 décembre. En allant à la crypte, j’ai vu que la pierre tombale de la sépulture de Daphnée était légèrement déplacée. Un imperceptible filet noir s’ouvrait sur le caveau. J’ignore encore à cette heure où j’ai trouvé l’aplomb d’oser plonger les yeux dans le gouffre, mais ce que j’y vis me provoqua un tel choc que je fus pris de vertige. Irène dut appeler le médecin pour me sortir de mon hébétude. Cet état d’égarement dura un mois.

4. II. 17..

Ce matin, ma servante est partie avec son maigre baluchon. Du perron, je suis à perte de vue cette ombre décharnée voûtée sous le vent froid. J’ai ressenti une immense reconnaissance pour cette créature dévouée. Qu’a-t-elle fait de ses propres désirs ou de ses projets intimes? Pas de place pour le caprice ou les satisfactions  personnelles dans ce cœur zélé.

Ce n’est pas mon cas… Nos destins sont les deux inverses.

13. II.17..

En me penchant sur les faits qui ont eu lieu depuis ma retraite au domaine, j’ai enfin réalisé que mon épouse cherche à me manifester sa colère et sa déception. Je me suis penché sur nos années de vie commune et mon constat n’est pas brillant. Qu’ai-je donné à cette amoureuse transie à part ma suffisance et mes tocades d’enfant gâté ? Pour étancher ma soif forcenée d’aventures et de richesses, j’ai abandonné, un soir d’hiver, cette jeune femme tendre et sincère.

Fallait-il être fou ! J’ai abusé de sa confiance et maintenant elle réclame justice. Mon passé m’obsède et d’anciens comportements me couvrent de honte. Et quand, au point du jour, cessent les sanglots de Daphnée, ce sont les remords qui me terrassent. Y aura-t-il une trêve à mon tourment?

11.III. 17..

On dirait que le printemps pointe le bout du nez. Dans le ciel d’un bleu intact, les cormorans dessinent d’amples figures. Ils aiment voltiger dans cette lumière vive et légère. Il était temps que le brouillard dégrafe ses épais pans de gaze. J’avais oublié l’immensité qu’il cache derrière ce rideau. Aujourd’hui, rien n’arrête le regard qui file jusqu’au rebord de l’horizon. L’eau de la fontaine a doublé son débit. Enfant, je croyais que c’était l’angelot qui, en s’esclaffant crachait le jet argentin !

J’aime marcher dans le parc et longer le ruisseau où, tout petit, je menais déjà des flottilles. Je remonte à sa source où je me souviens avoir vécu des instants magiques. C’était un lieu béni, hors du temps, et quand j’étais triste c’est là que je courais dégoulinant de pleurs.

Je fondais par terre, le nez dans l’eau. Le babil chantait dans mes cheveux et me faisait une telle fête qu’aussitôt j’oubliais tout.La source est enfouie sous un bouquet de clématites. J’y trempe la main en ôtant un peu de mousse et, accroupi près de ce gazouillis amical, le bonheur m’inonde. Un murmure danse en moi :

N’ai-je pas rêvé ? Mais cette même phrase arrive en boucles à mon oreille. Ca alors ! Je m’allonge sur la rive espérant en entendre d’avantage. Il n’y eut pas un mot de plus.

Tout ce qui n’est pas donné est perdu

13. III. 17..

La source enchantée m’a donné le fil d’Ariane pour sortir de ce labyrinthe infernal. Depuis, je vais régulièrement au village. Mes amis sont morts ou partis. Notre terre peu féconde et le froid régnant ici presque toute l’année ne rendent pas la vie facile. La plupart des familles vivent de la pêche : les pères partent des mois capturer les baleines ou fumer le hareng. Certains reviennent, d’autres pas, avalés par l’océan. Les mères se retrouvent avec trois ou quatre petits affamés.J’ai trouvé un moyen de les secourir sans me faire connaître, car l’idée de recevoir de ces pauvres gens des remerciements embarrassés m’insupporte.

Quand le sommeil engourdit les chaumières, je me dissimule dans un grand manteau. A la fenêtre des malheureux, je dépose une liasse de livres écossaises sous un grand coquillage. Ma réputation de farouche individualiste me protègera de tout soupçon. Jamais on ne me suspectera d’être ce mystérieux donateur. Je vois fondre ma richesse comme neige au soleil, mais je suis si oppressé que peu m’importe ma fortune.

0. III. 17..

Les soirées au château sont toujours aussi bruyantes et la dépouille de Daphnée continue de malmener mes coffres et de gémir le long des murs. Comment ai-je pu sacrifier ce cœur délicat pour de misérables trésors ?

25. III. 17..

Je suis allée demander conseil à la source, mais elle ne m’a rien dit.  Je passe des nuits devant la cheminée et parfois le chatoiement des flammes m’emporte dans des rêveries.  J’échappe ainsi quelques instants à l’angoisse qui me dévore. Le plus souvent, je m’installe en face du fauteuil de Daphnée et lui parle pendant des heures.

Je sais que je ne mourrai pas tant que je n’aurai pas regagné son amour.

Le pardon 

26. IV. 17..

Hier, j’ai dressé deux couverts au coin du feu et j’ai allumé des chandelles. Je l’ai attendue, et quand j’ai vu qu’elle ne viendrait pas, il m’est arrivé quelque chose d’incroyable.  J’ai pleuré comme jamais. Peu à peu, les bruits se sont tus. Une caresse m’a effleuré le visage et un rire léger s’est mis à pétiller autour de moi. J’ai senti que cette fois, nous nous étions retrouvés, et une paix merveilleuse m’a envahie.

Testament

NB : A celui qui me lira, je demande :

Qu’il ne divulgue pas les secrets que je révèle ici,

Qu’il tire profit des paroles sages de la source enchantée,

Qu’il fasse bon usage des biens que je lui lègue.

Ci-joint le plan du castel permettant de localiser mes trésors.

Cassandre Mac Ofield

Au fil de l’eau

Aux alentours de 8 heures, Irène franchit le portail de son pas menu, et m’aborda avec des yeux rieurs :

«  Bonjour jeune homme. Alors êtes vous venu à bout de l’énigme de votre oncle? »

  J’étais plutôt étonné de sa question et quand, à mi-voix je lui répondis que oui, elle me fit un clin d’œil entendu et ajouta :

  « L’heure est alors venue que je vous raconte la mort de cet homme décidément particulier! »

Elle se dirigea dans la salle de séjour, s’assit devant le portrait et poursuivit :

« J’étais retournée au château depuis déjà quelques semaines quand,  par une après-midi ensoleillée, je croisai Monsieur  Cassandre en descendant au village. Son aspect retint mon intention. Vêtu du kilt de son clan, il était rasé de près,  fraîchement parfumé et tiré à quatre épingles. A ses mains humides, je devinai qu’il revenait du ruisseau. Quand il me rencontra, il me tapa amicalement l’épaule ce qu’il n’avait jamais fait auparavant, et me dit d’un drôle d’air :

« Pensez à ramener du marché un bouquet pour mon épouse.»

Il y avait dans ses paroles une gravité inhabituelle qui me troubla quelque peu. Je fais mine de m’en aller et me cache derrière un charme.

Au lieu d’entrer dans la maison, votre oncle emprunte le sentier menant à la mer. Pour ne pas qu’il me remarque, je monte dans la tour du gué pour l’observer à mon aise. La scène qui se déroule sous mes yeux défie l’imagination !

Au pied de la falaise, dans un rayon de soleil, une chaloupe se balance bercée par le clapotis. Le vieux marin monte dedans et détache la corde. Au lieu de d’asseoir pour souquer, il jette les rames et dispose son plaid au fond de la coque. Maintenant il s’allonge et croise ses mains sur sa poitrine. Ses cheveux blancs flottent autour de son visage baigné de lumière. Maintenant ses paupières sont closes et son imperceptible sourire laisse échapper un halo de buée. Puis, les lèvres se ferment, les traits s’apaisent et puis se figent. Le gisant part à la dérive dans sa coquille de noix.

C’est l’époque où les nichées de cormorans apprennent à voler en piaillant. Ce jour-là, les oiseaux désertèrent l’île, et escortèrent l’esquif jusqu’aux confins de l’horizon.

La légende prétend qu’au terme du voyage, ils soulevèrent le tartan où reposait Cassandre, et rendirent l’homme à l’océan.

FIN


Related Posts

Qui lèvera le sortilège ?
Rosine et le rossignol
Luth et Thul

1 Comment. Leave new

Adèle PENDA
2020-03-29 20:10

Quelle histoire magnifique, captivante, écrite dans le style Brönte.

Chapeau bas Véro.

Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *