Le messager

mai 17, 2020

 

 

Dans la foule

Il était une fois  un roi qui régnait sur une presqu’île en demi-lune où les vaisseaux de lointaines contrées jetaient l’ancre jour et nuit.

Sentant sa mort prochaine il fit venir son bouffon :

« Mon sage bouffon, je te prie une dernière fois de mettre ton intelligence à mon service. La mort m’apparaît en songe m’invitant à préparer mon départ de ce monde. Son appel se fait de plus en plus pressant. Il faut que mon successeur, actuellement gouverneur à Saint-Domingue, revienne vite. Trouve un messager qui lui remettra l’endroit de ce médaillon dont il possède déjà l’envers. En le recevant, il comprendra immédiatement l’urgence de son retour. Maintenant, va. Que tes pas inspirés te guident vers le bon choix.»

Après mûres réflexions le bouffon décida de commencer sa recherche le jour du marché qui était aussi celui où les forains se donnaient en spectacle. Il se dit qu’il multipliait ainsi les chances de trouver son homme au milieu de cette foule exubérante.

Il abandonna son habit de fonction et s’habilla en camelot. Il troqua son tricorne à grelots contre un béret qu’il enfonça jusqu’aux yeux, s’enveloppa dans une houppelande, quitta ses chausses pour des galoches qui lui blessaient les pieds. Puis s’étant muni d’une besace, il se dirigea vers la place centrale où chantait une fontaine.

Là, un grand échalas déguisé en polichinelle présentait aux passants sa bosse-porte-bonheur, renversant son chapeau pour y recevoir un écu. Une fois satisfait il promenait sur sa fraise ses longs doigts décharnés en caracolant autour de la vasque.

A sa gauche, les artisans vantaient leurs marchandises à tue-tête.

A sa droite, les baladins de tous azimuts exhibaient les numéros les plus singuliers.

Un balayage incessant de clients et de spectateurs passait d’un côté à l’autre du bassin en un fourmillement coloré.

Quentin

Le camelot rejoignit un groupe assemblé autour d’un briseur de chaînes couvert de tatouages. Son torse moulé dans un maillot rayé accusait la puissance de ses pectoraux. Il soulevait des barres de fer à bout de bras.

A quelques mètres un fakir aux traits ascétiques travaillait dans le recueillement. Ayant ôté ses pantoufles dorées il parcourait d’un pas prudent un tapis incrusté de verre. Lorsqu’il fut au milieu il enleva son turban, exécuta une révérence et sauta sur le pavé. Après, il sortit une flûte de son pantalon bouffant et s’assit près d’un panier dont il souleva le couvercle. Trois serpents glissèrent nonchalamment de leur corbeille tandis que des badauds affolés poussaient des cris d’horreur.

Plus loin les clowns jongleurs faisaient rebondir leurs balles ou sur le crâne, ou sur une joue gonflée, ou sur leur derrière, provoquant l’hilarité générale.

Mais dans cette explosion de joie, la fraîcheur d’un rire retint l’attention du bouffon.

Ce devait être celui d’un enfant…

En effet un garçonnet d’une dizaine d’années était au premier rang. Il avait les yeux pétillants de malice, le nez légèrement aquilin, le menton pointu et déterminé. Sa maigreur nerveuse inspirait vivacité et débrouillardise . Il se balançait sur ses jambes chétives en applaudissant. Parfois il récoltait une morve du revers de la main et l’écrasait négligemment sur sa veste.

Aussitôt le bouffon eut la certitude que celui qu’il cherchait était juste sous son nez et il décida de le suivre.

On entendait au loin le concert des musiciens automates. Sous l’œil attentif du maitre un ours en peluche frappait des cymbales. Tandis qu’un lièvre aux oreilles décousues raclait le violon derrière un caniche qui faisait l’aumône.

A défaut d’argent l’enfant déposa une bille dans la timbale. Elle émit un son si particulier que des regards suspicieux se posèrent sur l’effronté.

Le camelot finit par le perdre de vue pour l’apercevoir plus tard encadré par deux gaillards. Campé entre leurs cuisses, il s’extasiait devant les exploits d’un cracheur de feu.

Le trio se déplaça ensuite vers le montreur de singes. Il promettait une pièce à qui cacherait un anneau de sorte que son astucieux ouistiti ne puisse la retrouver. Le garçon accourut immédiatement. On banda les yeux de l’animal.

Le volontaire s’immobilisa dans une attitude d’intense concentration. Puis, d’un geste sûr cala l’alliance dans son oreille qu’il couvrit d’une mèche. Le singe n’y vit que du feu et le gagnant tendit fermement sa paume où tomba un sou d’or qu’il empocha victorieusement. Les colosses qui l’accompagnaient se la disputèrent et s’orientèrent vers une taverne en s’échangeant des tapes sur le dos.

C’était des marins de passage à en juger par leur teint hâlé, leurs cheveux raidis par le sel et leur jargon de loups de mer. Ils s’arrêtèrent en chemin devant l’arracheur de dents qui commençait à faire recette en étalant les treize trophées soustraits à ses patients. Il prétendait qu’il suffisait de poser deux doigts sur la molaire pour la cueillir comme une fleur sans instrument ni souffrance.

Curieux de vérifier ces dires les lascars toisèrent leur protégé : « Dis le môme, c’est  l’occasion de te débarrasser de ta vilaine quenotte. Allez moussaillon montre nous que tu as du cran.»

Ils le poussaient du coude en se jetant des coups d’œil moqueurs. Le petit se retrouva au milieu du cercle de tous ces gobe-mouches! Il monta courageusement sur la chaise à bascule. Dans un calme écrasant on lui lia les membres. Le mystificateur dissimula sa main dans une feuille de journal. Un observateur vigilant aurait constaté, qu’il sortait furtivement de sa manche une pince aux crocs acérés, la plantait dans la dent, tirait vigoureusement pour l’extraire et que grâce à un élastique de rappel, l’outil disparaissait dans sa vareuse.

Le sang se mit à couler, et l’imposteur incapable de calmer l’hémorragie, renvoya le gamin titubant. Les matelots arrivèrent à temps pour le ramasser. Ils le trainèrent contre un mur ahuris par sa blancheur et le flot qui ensanglantait sa chemise.

Le bouffon jugea à propos de profiter de la situation pour intervenir. Il se déclara prêt à ramener l’enfant guéri dans 48 heures.  Les marins méfiants acceptèrent difficilement. Cependant il fut conclu que le bienfaiteur leur laisserait en gage une chevalière gravée du profil royal, ce qui ne manqua pas de les étonner.

Les frères de la côte

Les deux lascars aimaient bien ce gamin et tenaient d’autant plus à lui qu’il était considéré comme la mascotte du bateau. Il avait été engagé comme moussaillon trois mois auparavant alors qu’il errait sur le port avec un chien galeux. Apitoyé par ces deux crève-la-faim, le capitaine du Sphinx avait consenti à les prendre à son bord mais l’animal était mort presqu’aussitôt. 

Les hommes expliquèrent qu’ils étaient membres d’un équipage de corsaires. Ils voyageaient avec une lettre de marque signée du roi, sorte de laisser passer qui leur permettait de franchir les frontières maritimes pour mettre à sac les navires sillonnant les colonies espagnoles et portugaises. Ils rentraient d’une expédition et venaient remettre leur butin au souverain : épices, doublons, balles de caoutchouc, café…Ils appartenaient à la confrérie des “frères de la côtes” animée par un souffle d’indépendance et de liberté. Bien que ne dédaignant pas faire de la contrebande ou piller des navires étrangers, ils avaient un code de l’honneur basé sur la répartition égalitaire de leurs conquêtes autant que le partage équitable de la prise de risques. Ces adeptes d’une vie sans contraintes n’avaient ni dieu ni maître et s’ils étaient amenés à servir les intérêts d’ un homme de pouvoir c’était toujours temporairement. Leur base était à Saint Domingue. Un lien de solidarité les unissait contre vents et marées, union qui forçait le respect car elle était indéfectible.

L’itinéraire de ces marins aventureux était tout tracé. Dans les Caraïbes, ils partiraient chercher des renforts de flibustiers à l’île de la Tortue et à Saint Domingue pour aller rançonner les vaisseaux des côtes amazoniennes. 

Lorsqu’il reçut ces informations, le bouffon crut rêver. Son sang ne fit qu’un tour et il se dit que c’était là l’occasion inespérée de répondre à la requête de son vieux roi.

Départ

Quentin, car tel était son nom, fut emporté dans les bras de son « sauveur ».

Un médecin le ranima car il avait perdu connaissance. Il resta en convalescence chez la nourrice du bouffon et à la veille de son retour au bateau, le roi déguisé en armateur lui exposa sa mission:

Lors de son escale aux Antilles, il devait restituer l’endroit d’une médaille au gouverneur de Saint Domingue. En contre partie, le jeune messager recevrait de quoi s’offrir une goélette.

Ce marché plut à l’enfant qui prêta serment dans l’intimité de la chambre. Le lendemain il fut accueilli chaleureusement par ses compagnons qui le guettaient de l’appontement.

Les manœuvres d’appareillage avaient commencé. Et dans la frénésie du départ retentissaient le sifflet du quartier-maître et le chant des hommes hissant les voiles ou tournant le cabestan.

Le mousse grimpa jusqu’à la hune et les cloches de bord sonnèrent à toute volée tandis que le bateau quittait l’embarcadère.

Le regard du bouffon resta longtemps dans le sillage du navire. Pour la première fois il eut envie de partir lui aussi et de vivre des aventures dangereuses. Il fut envahi par un tel instinct de liberté que sa gorge se noua.

Alors il s’éloigna laissant filer l’émouvante silhouette.

A l’abordage!

Cela fait déjà 3 semaines que le clipper croise paisiblement toutes voiles dehors. Le 21ème jour la vigie signale un bâtiment ennemi.

Le Sphinx arbore l’étendard de même nationalité pour le tromper et se donner du temps d’ élaborer sa stratégie. Il serre le vent et passe sous la proue de son rival dressant cette fois le pavillon à tête de mort et la flamme rouge sans quartier qui annonce une lutte sans merci.

« Branle bas de combat! hurle son capitaine quand les coques sont bord à bord. A vos pièces canonniers. »

Une pluie d’obus à mitrailles s’abat sur les corsaires. Un mât est touché par les boulets ainsi que des vergues .

Cependant grâce à une manœuvre hardie les boucaniers reprennent le dessus et l’ordre tant attendu fuse de la dunette et se répand comme une mèche : « A l’abordage ! »

Les hamacs sont rangés dans les bastingages pour se protéger de la mousquetade. Dans la hune du mât de misaine les tireurs d’élite visent les officiers pendant que les servants mettent le feu aux poudres dans l’enfer fulminant de la sainte Barbe. Les matelots sautent sur le pont avec des cris de guerre mousquets à bout de bras, couteau entre les dents et audace plein les yeux.

Quentin a choisi la ruse pour palier sa fragilité physique. Il saisit une corde du grand mât et s’élance sur les gréements de l’adversaire. Là, il se livre à un sabotage organisé et, muni d’une hachette il entaille les haubans, les achève à la scie, sabre les enfléchures et éventre les voiles.

Cette besogne accomplie, il perd de l’altitude et supervise la mêlée. Beaucoup de blessés agonisent déjà sur le gaillard. Le moussaillon utilise les marchepieds pour garder sa supériorité. Il assomme les ennemis de projectiles de tous genres et leur lance en plein cœur des épars aiguisés. La bataille touche à sa fin. Le pont n’est plus qu’un amoncellement de gisants aux membres perclus . Après six heures de lutte, Le Sphinx crie victoire. Les vainqueurs en liesse lancent les cadavres à l’eau et transbordent le butin.

Soudain, dans le tollé des hourras, l’enfant se souvient du médaillon. Il tâte précipitamment l’intérieur de sa ceinture où il l’a dissimulé. Il a disparu !

Le médaillon

Son visage se décompose et rassemblant tout son courage, il se met à scruter le plancher, insensible à l’euphorie qui soulève l’équipage. Le commandant annonce que la salle des cartes a été pillée pendant les représailles. Portulans, sextants et compas sont introuvables. Comment le navire arrivera t il à bon port ?

Et la promesse d’une goélette… Quentin est désespéré et comme le bateau qui dérive maintenant au gré des vents, il se perd dans de sombres pensées. Le maître Calfat l’en extirpe en lui tendant brutalement de l’étoupe pour reboucher les fissures. Mais juste au moment où l’homme va verser la résine l’enfant repère la pièce coincée entre deux planches du pont. Il s’en empare si vivement que le marin intrigué lui arrache le poignet: « Alors le môme, on est cachotier ? Montre un peu c’que tu camoufles. »

Il lui ouvre la main de force et reste bouche bée devant la pièce : « Eh ben, de l’or ! …et qui pèse en plus. Dis, tu le tiens d’où ce p’tit trésor ? » Il cherche à se l’approprier mais Quentin lui envoie le sceau de goudron à la figure et poursuit sa tâche sans broncher. Le garçon redouble alors de vigilance. L’autre le regarde méchamment.

Il va même fouiller son baluchon et y dérobe trois beaux écus offerts par le bouffon. Il lui prend aussi un voilier en bouteille et une dent de cachalot sculptée d’une tête de mort, cadeau de ses deux compagnons .

Baptême de Quentin                                    

L’enfant se remémore cette fête célébrant à la fois son baptême et le passage de la ligne de l’équateur.

Un de ses camarades était déguisé en Neptune, l’autre en déesse de la mer. Il était affublé de seins grotesques et portait une natte touchant terre. Dans les huées et les coups de sifflets, cette divinité disgracieuse se trémoussait aux bras de Triton en roulant des yeux langoureux. On voyait onduler ses fesses volumineuses sous sa queue de sirène. Presque tous les hommes étaient travestis des accoutrements les plus fantasques.

Il y avait le gendarme, le nain boiteux, le satyre édenté, la mégère pourchassant son ivrogne de son rouleau à pâtisserie. La plupart des figures populaires étaient représentées. Des rations supplémentaires de rhum avaient été distribuées déchaînant hilarité et paillardises.

En guise de baptême Quentin fut barbouillé de poix et jeté dans un tonneau d’eau salée. Il dut avaler une mixture à base de ventouses de pieuvre et de langue de murène, le tout agrémenté d’un œil de requin qu’il goba devant l’équipage mort de rire.

On servit un bon dîner dont les dernières volailles vivantes à bord avaient fait les frais. La poule au riz et les rasades de rhum remplaçaient le lard fumé, les biscuits de mer moisis et l’eau souillée servie d’habitude.

A l’issue du banquet, le moussaillon fut soulevé triomphalement, et c’est ce jour là que ses deux amis lui remirent le cadeau qu’ils avaient confectionné pour consacrer leur alliance…

Triste fin

Quentin se jure de ne pas laisser le maître Calfat accomplir ses larcins. Et comme il se sent menacé il prévint ses compères pour s’assurer du renfort. Une nuit l’affreux coupe-jarret profite du changement de quart pour étrangler sa victime dans la pénombre du roof. L’enfant est sauvé in extremis par un membre de l’équipage.

L’agresseur subit le supplice du fouet à neuf cordes sous le soleil caniculaire. Il est ligoté et battu jusqu’au sang. Ses hurlements ponctuent de leur cadence un silence de plombs. Mais au lieu de le calmer ce châtiment décuple sa haine et affûte ses tendances meurtrières.

Un soir d’ouragan, pendant qu’il ferle la perruche avec les gabiers, il aperçoit le mousse sur le marchepied voisin et le pousse violemment. Le gamin perd l’équilibre et bascule prêt à s’écraser sur le pont. Par miracle, il se prend le pied dans une échelle de corde qui freine net sa chute vertigineuse. Loin de se décourager, le coquin se promet de venir à bout de son ennemi à la première occasion, après lui avoir soutiré sa médaille.

Il n’a pas le temps de passer à exécution car au cours d’une chasse aux rats organisée dans la cambuse, il est mordu par un rongeur atteint de la peste. En quarantaine dans la soute aux poudres, il meurt à petit feu. Au début, on lui dépose son repas, c’est bientôt inutile. Le pestiféré se met à délirer et s’allonge pour toujours entre deux fûts, incontinent et inconscient.

Festin vivant des rats, il se fait dévorer les orteils, les yeux et les joues. Et quand on veut l’immerger, on ne retrouve de son corps que quelques rares débris qu’on noue dans un linge et balance à la mer.

Terre!

Un matin, Quentin juché sur le nid de pie aperçoit un bouquet d’arbres au bout de sa longue vue:

« Terre ! »

La bonne nouvelle se répand à toute allure et trois heures plus tard l’ancre est jetée à proximité d’une île verdoyante. Heureuse destination pour un navire qui, faute d’instruments de mesure, est condamné à flâner sans direction précise !

Le commandant laisse quartier libre à ses hommes. Armés jusqu’aux dents ils s’éparpillent prudemment dans les taillis par petits groupes. A 14 heures le coq fait sonner les cloches du déjeuner servi sur la grève.  Beaucoup de marins sont déjà repus s’étant gavés de fruits fraîchement cueillis.

Puis le vaisseau est démâté et incliné pour débarrasser la coque des mollusques et des algues. Seul le moussaillon, exempté de cette tâche, est autorisé à se promener aux alentours. Subjugué par les bébés singes qui sautent d’arbre en arbre en se balançant sur des lianes, il s’enfonce dans la forêt.

Au crépuscule à l’heure du ralliement, pas de Quentin. Le braillard clame son nom et les battues quadrillent le territoire. Bien qu’infructueuses les recherches se poursuivent pendant six jours. Nul n’ignore la superstition légendaire des matelots selon laquelle” perdre sa mascotte ne présage rien de bon.”

Mais maintenant il faut prendre une décision et le départ approche. On remplit les fûts d’eau douce et les cales de fruits. Quant au gibier, une partie est fumé, l’autre gardée vivante sur le gaillard. Le carillon bat la chamade pour rassembler les hommes.

Le Sphinx endeuillé hisse le pavois noir, persuadé d’avoir perdu sa mascotte. Et c’est la tête basse que chacun regagne son poste,

Tout à coup, on voit surgir d’un buisson un échalas hirsute précédé de l’enfant. L’équipage court à leur rencontre avec des exclamations joyeuses mais s’inquiète de l’aspect cadavérique du petit. Après de réconfortantes accolades, Quentin s’assoit dans l’herbe entouré de ses compagnons et leur fait ce récit.

Le récit

« Sans m’en rendre compte, je pénétrai dans la jungle. Les ouistitis étaient si drôles ! Je n’ai pas pu résister à l’envie de les suivre. Ils jouaient dans des clairières où volaient des papillons multicolores. On entendait des milliers de bruits : jacassements, piaillements, hurlements… J’étais complètement étourdi. 

Alors, je me suis reposé sous un arbre en contemplant sa ramure foisonnante d’oiseaux et de sapajous. Soudain, j’ai senti un frôlement le long de ma cuisse. Un dard s’est planté dans ma cheville et je me suis évanoui. Un serpent m’avait empoisonné!

Une tribu me recueillit et quand je revins à moi mon corps était tout gonflé. J’étais brûlant et pourtant je grelottais. Le grand sorcier me donna des décoctions pour neutraliser le venin. Des femmes m’enduisirent de cendres froides pour apaiser fièvre et cauchemars. Je mangeai peu et mal: cervelet farci de rognons de singes… Infect mais curatif ! Puis tout doucement, j’ai recommencé à marcher.

C’est à cette occasion que je fis la connaissance d’Harold. Enfin quelqu’un qui parlait la même langue! Sa rencontre me remit le moral au beau fixe et il me raconta qu’il avait été adopté par les indigènes. »

A cet instant, Quentin se tourne vers lui pour l’inviter à prendre la parole au milieu du cercle. 

Histoire d’Harold

« Il y a de cela plusieurs mois, je partis sur un brigantin pour une expédition en Equateur. Je devais y étudier la flore et ramener des spécimens car je suis botaniste. Suite à une altercation avec le capitaine, il me jeta à la mer. Il eut la courtoisie de m’envoyer un canot avec quelques instruments d’orientation, ironisant sur la nécessité de me repérer en cueillant mes fleurettes si toutefois je touchais terre… Après m’avoir conseillé le cap sud ouest, il me souhaita bon voyage dans un éclat de rire.

Il ne me restait plus qu’à faire le point. Je mesurais la hauteur de la Croix du Sud sur l’horizon, quelques minutes avant le lever du soleil pour déterminer ma position. Je me consumais d’heure en heure telle une braise incandescente activée sans relâche par la boule de feu. J’étais desséché, affamé, à la frange de l’égarement.

Jugeant ma cause perdue, je lâchai les rames, rafraîchis mes mains enflées et mon visage cramoisi. Puis je m’étendis dans la chaloupe avec le sentiment de m’installer dans mon cercueil.

Mais non, ce n’était pas mon heure ! Dans mon sommeil comateux, je perçus des glissements soyeux qui se rapprochaient. Il y eut quelques clapotis. Puis…plus rien pendant un long moment.

Tout à coup, un brouhaha s’éleva et je vis des visages se pencher sur le mien. Deux hommes sautèrent dans ma « bière » et c’est ainsi que j’échouai sur cette île accompagné par un cortège de pirogues.

Les indigènes m’accueillirent. Et j’avoue que leur hospitalité me fit sérieusement réfléchir sur nos prétentions d’êtres civilisés. Mais malgré la générosité remarquable avec laquelle je fus reçu, je caressais en secret le rêve insensé de revoir un jour ma terre natale. Et quand votre navire accosta et que quatre de vos hommes plongèrent pour fixer les amarres, je n’en crus pas mes yeux.

De la cime d’un palmier je vous vis le haler en chantant pour vous donner du cœur. Puis, lorsque vous vous êtes dispersés à la recherche du petit, je guettais, l’oreille au sol, le martèlement de vos pas. Mes illusions sur la nature humaine se sont envolées depuis belle lurette. Il me fallait donc trouver un moyen de me manifester sans prendre le risque de me faire trouer la cervelle !

La blessure de Quentin et son séjour chez les indigènes allaient servir mes desseins. Et maintenant que je fais partie des vôtres, acceptez ce don qui nous sauvera de la perdition. »

Le naturaliste tend au capitaine une mallette contenant des cartes de navigation, un octant, un sextant, une boussole et un compas. On ne pouvait espérer cadeau plus approprié!

Dans une atmosphère de fête le maître pilote fait le point et le Corsaire appareille dès les premières lueurs de l’aube.

Une tempête

Poussé par les Alizés, il poursuit sa course vers les Caraïbes. L’océan est d’un bleu profond et l’étrave fait jaillir des gerbes d’écume nacrée. On lave le pont à grande eau. On assainit l’air intérieur en brûlant du vinaigre et de la poudre à canon. Avec son linge fraîchement lavé et ses hamacs tendus entre les gréements, le vaisseau ressemble à un immense séchoir.

Les matelots qui ont fini leur quart font des travaux artistiques : maquettes de navires, blagues à tabac, cannes à pommeau…Le charpentier souffle dans la cornemuse, Quentin et Harold jouent à trictrac.

Mais au passage du tropique du Cancer une tempête éclate. Des vagues de vingt mètres s’abattent sur le gaillard déjà inondé. Les voiles bien que serrées et ferlées sur leur vergue, se déchirent. Les canons rompent leurs amarres causant de gros dégâts. La cargaison mal arrimée s’entasse à tribord et couche le bateau. Des tonnes d’eau s’engouffrent dans les sabords et les claires-voies. Tout à coup, une lame emporte le bâtiment dans un tourbillon. Les manœuvres deviennent impossibles sous la puissance de l’ouragan. Les toiles claquent au vent et les haubans déchiquetés grincent dans le ciel violacé.

Après des heures de bise acérée et de pluies déchaînées, l’accalmie arrive enfin. Malheureusement les portés disparus sont légions et on compte parmi eux le jeune mousse, messager du roi ! 

C’est meurtri et décimé que, trois jours plus tard, Le Sphinx se profile dans la baie turquoise de l’île de la tortue. Il a triste allure avec sa coque entamée par les écueils et ses voiles ravaudées. Cet albatros épuisé, au ventre perforé et aux ailes déplumées se pose enfin dans le port pour y recevoir des soins.

La halte sera brève. Il s’agit de se réapprovisionner en vivres et en eau pour douce et surtout de glaner là et à Saint Domingue d’autres Frères de la Côte pour reformer un équipage. Ainsi ragaillardi, le bâtiment partira en chasse contre les riches frégates espagnoles.

Brève escale

La passerelle est jetée et les loups de mer vont descendre à terre vêtus de leurs habits tapageurs quand une rumeur diffuse se répand autour du tonnelier.

Dans ses bras, il porte Quentin. Le long de son front, une coulée de sang coagulé souligne sa pâleur. C’est à peine s’il respire.  En vérifiant l’état des fûts dans la soute aux poudres, le charpentier l’a découvert sous les décombres accumulés lors du coup de tabac.

L’enfant, happé dans un cratère d’écume a été projeté violemment dans les écoutilles jusqu’à la Sainte Barbe. Ses compagnons se chargent de ce léger fardeau et sur l’ordre du capitaine l’emmènent chez le médecin du port.

Pendant ce temps, les marins se retrouvent à la taverne du « Old black shell », où les attendent de languissantes créoles. Certains s’assoient au bar, enlaçant au passage une des femmes et la tirant sur ses genoux. D’autres jouent au poker entre les chopes de bière et les bouffées de gris.

Des corsaires pendus aux lèvres d’un flibustier sans âge l’écoutent évoquer sa rencontre avec le féroce Barbe noire. Lors des batailles ce personnage devenu légendaire portait des mèches à brûler dans les cheveux et six pistolets au ceinturon.

A une table voisine les paris s’engagent et une rixe éclate. Deux matelots ivres renversent leur chaise et se battent à couteaux tirés. Ce scénario habituel est immédiatement stoppé par un groupe qui vient de pénétrer dans l’auberge et sépare les larrons. Quentin arrive peu après accompagné de ses deux fidèles compagnons. Il a le bras bandé, l’oeil poché, boite un peu mais il s’en est bien tiré et ses yeux ont retrouvé leur éclat de malice. Tous trois vont allonger la queue du tatoueur qui, installé près d’une fenêtre, encre une sirène dans le dos d’un gabier. La nuit s’écoule ainsi dans les rires et plaisirs.

Au petit matin, les cloches du bord retentissent invitant l’équipage à rentrer au navire. Comme les vents sont favorables Le Sphinx quitte l’île de la Tortue et s’éclipse dans la pénombre du demi- jour.

Mission accomplie

A quelques jours de là dès les premiers scintillements de l’aube, le clipper apparait dans la rade de Saint Domingue. Après avoir reçu les dernières recommandations, les hommes se dispersent sur le pont.

Quentin lui se rend chez le gouverneur. L’officier de garde refuse de le laisser entrer à cause de son âge. Finalement la détermination du mousse l’emporte et il est introduit dans une vaste pièce qu’il traverse d’un pas assuré sous le regard amusé de son hôte. Il attend l’ordre de s’asseoir et perdu dans un grand fauteuil, ébauche un sourire en reconnaissant la médaille au cou de son interlocuteur.

« Quel bon vent t’amène, petit ? As-tu un message si important à me transmettre pour forcer ainsi les portes de mon amirauté ? »

Pour toute réponse, l’enfant pose l’endroit du bijou sur la table. Le visage de l’homme se transforme, parcouru par un frisson d’émotions fugitives qui le plongent dans un long silence. L’inquiétude gomme la stupeur que chasse l’agitation enfin maîtrisée par une totale impassibilité.

Maintenant il enchâsse les deux parties du bijou, se lève et tend une bourse au messager. Puis lui caressant la tête, il lui déclare d’une voix qui a retrouvé le contrôle : 

« Voilà pour te vêtir. Ta chemise frise la dentelle et ton pantalon n’est pas digne d’un écumeur de mers tant il est élimé. Prends aussi cet anneau de corsaire qui pendit à l’oreille du terrible Ali le Black. Je te souhaite de l’égaler en hardiesse. Mais je lis dans tes yeux que le courage ne te fait pas défaut. Cependant, garde-toi d’être cruel et sache te montrer inflexible mais humain. C’est un équilibre délicat tu verras. Pourtant il fera de toi un véritable… Frère de la Côte. »

Au crépuscule, le gouverneur fait affréter un vaisseau qui partira dans quelques jours. Désormais sa mission l’attend ailleurs puisqu’un roi meurt de l’autre côté de l’océan!

En arpentant le port, il voit l’enfant courir vers Le Sphinx prêt à appareiller. L’anneau brille à son oreille et sa nouvelle vareuse rouge flotte au vent. Le moussaillon saute à bord, s’envole jusqu’à la hune et dans les soieries d’or et de pourpre du couchant, le voilier se dissipe peu à peu comme dans un rêve.

 

FIN

 

L’illustration est de Virginie Demont-Breton

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