Le visiteur sans visage

mai 22, 2020

Appréhension

Face à l’océan, dans un manoir recouvert de lierre, vivait un comte d’une vingtaine d’années.

Le grondement des vagues rythmait cette solitude sauvage et les vents avaient sculpté de leur main rugueuse arbres et buissons, donnant au paysage un aspect tourmenté.

Revenant d’une tournée théâtrale de plusieurs mois, par un lumineux matin d’automne le comédien franchit le portail grinçant du domaine. En foulant les feuilles du châtaigner un pressentiment l’ envahit.

Cette maison qu’il avait connue si gaie, pleine de rires et de poursuites dans le grand escalier, respirait maintenant l’abandon et la tristesse. Tristan resta quelques minutes paralysé par une montée d’angoisse.

La bise s’engouffrait dans sa cape et rabattait sur son visage de longues mèches auburns.

Un message inquiétant

Quand il poussa la porte, deux chauves-souris s’envolèrent et des mulots filèrent entre ses jambes.

A l’entrée du salon sur un guéridon, était planté au couteau un parchemin griffonné dans la précipitation par son jumeau dont il reconnut l’écriture:

« Tous disparus en mer sauf moi, PRIS EN OTAGE et frappé par un sortilège. A l’aide! » signé Perceval.

Très inquiet Tristan gravit l’escalier menant aux chambres. Il ne put s’empêcher de s’arrêter devant les quatre tableaux représentant : son père tenant la garde haute, sa mère sous un citronnier, ses soeurs lisant dans la bibliothèque et enfin son frère et lui jouant du fleuret.

Pour la première fois, ces portraits retinrent son attention. Ils semblaient « habités » et presque vivants. Il continua pourtant à monter sans se fier à cette étrange impression mais se sentit bientôt très mal à l’aise. Il aéra les pièces empesées sous de duveteuses couches de poussière. Elles étaient encore imprégnées de parfums familiers.

A côté de l’écritoire paternel, dans l’encrier renversé, il y avait la plume d’oie qui avait servi à noter le message. Une poignée de giroflées fanées avaient été jetée à la hâte sur le sous-main.

Troublé, le jeune homme se dirigea vers l’aile ouest qu’il avait l’habitude d’occuper avec son frère Perceval durant leur enfance. Se posant sur un lit, il s’endormit . Quand il rentrait de tournée, il était toujours épuisé. 

Lorsqu’ il s’éveilla, les rayons du soleil illuminaient l’alcôve.  Bien reposé, Tristan décida d’aller explorer le rez de chaussée. Il espérait trouver des signes pour d’élucider le secret qui planait .

Portraits figés

La demeure baignait dans une atmosphère étrange. En descendant le comédien se figea, pétrifié par une vision incroyable: les portraits de famille commencèrent à s’animer.

Monsieur le conte rengaina son épée, sa femme quitta l’ombre du citronnier, les deux fillettes posèrent un marque page dans leur livre et poussèrent leurs chaises. Leur regard était vide, leurs gestes mécaniques.  Aspirés par une force surnaturelle ils s’échappèrent de leur cadre et glissèrent jusqu’au salon. Là ils s’installèrent aux places qu’ils occupaient autrefois les soirs de veillée.

Tristan réalisa que chaque personnage livrait des indices permettant d’élucider cette énigme.  Le père s’assit devant l’échiquier et y installa ses sujets. Au même moment son partenaire surgit d’une cloison dissimulée derrière une tapisserie aux couleurs passées. D’humain il n’avait que l’apparence car en réalité il avait l’air d’un fantôme plutôt hostile et malfaisant. Ses traits ne traduisaient ni sentiment, ni émotion.

Il vint se placer en face du comte et disposa à son tour les figurines. Quand le plateau fut prêt, il y eut quelques minutes de recueillement. Puis, on jeta les dés et le premier coup revint à ce visiteur sans visage qui saisit son roi et son fou et réussit à les amener au centre du damier.

Dans l’angle sud du séjour, la mère tournait les feuilles d’une partition que sa fille Eloise jouait au clavecin en chantant. Malgré le mouvement des touches et des lèvres aucun son ne s’entendait. Cette scène semblait évoluer dans une bulle de verre complètement isolée du monde.

Cependant en fixant son attention sur la bouche de la chanteuse, le comédien réussit à deviner certains mots : « Perceval…otage…clef…mage… »

Il s’aperçut aussi que Daphnée, sa petite sœur, absorbée devant son chevalet, illustrait aux pastels le discours chanté de son aînée. Elle avait dessiné Perceval de dos contre le mur. Ses cheveux en désordre, ses joues creusées et sa blouse arrachée trahissaient la situation troublante qu’il subissait. Il avait une main sur la garde de son épée, l’autre renfermait une clef. Il était attaché à une chaîne. Par terre, du pain et une jarre au bec fendu.

Une fente dans la paroi de la muraille laissait filtrer une raie de lumière dans la cellule qui rappelait par de nombreux détails, l’architecture du manoir. L’examen de ce croquis laissa Tristan très pensif.

Abasourdi par ce spectacle surréaliste, il décida d’ aller respirer l’air du large.

Souvenirs d’enfance

Descendant du Capitaine du « Cutty Sark », célèbre clipper bâti en Ecosse et lancé en 1869 sur la route du thé, le jeune acteur avait grandi entre terre et mer. Et c’est au faîte des mâts que son frère et lui avaient passé une partie de leur jeunesse. Tour à tour bercé par le balancement des goélettes familiales ou solidement arrimé entre les cordes tendues sur le pont lors des coups de tabac, Tristan était un marin dans l’âme.

A peine eut il touché la clenche de la porte qu’il fut assailli par la bise, grisé par l’air salin et saisi par la puissance de la houle. Cela l’apaisa immédiatement. Il marcha sur la grève s’imprégnant de la légèreté cristalline de cette nuit glaciale. Et comme toujours lorsqu’il était en communion intense avec le cosmos, il déclama :

« Mon ami la lune

Erre dans la brume

D’une nuit d’hiver

Qui fume et s’enrhume

Mon amie la lune

Chavire et transhume

J‘aime sa langueur

Neutre et taciturne. »

Il allait d’un pas ample guettant à l’horizon la course des voiliers.

En suivant la trajectoire du phare dont le faisceau balayait une façade de la demeure, il remarqua une lumière intermittente dans l’interstice de la muraille, entre l’arête sud-ouest et la salle de théâtre. Cette observation l’impressionna. Mais il était tellement fatigué et confus qu’il se dit qu’il hallucinait. Dormir était sa  priorité . Après, il y verrait sûrement plus clair.

La salle de théâtre

De bon matin alors que la maison était encore plongée dans les vapeurs opalines de l’aube, Tristan entreprit d’en résoudre le mystère. Il mit un jour pour inspecter chaque recoin de la cave aux combles, particulièrement attentif à d’éventuelles ouvertures secrètes.

Ce fut le tintement ouaté des cloches du village sonnant les vêpres qui l’arracha à son investigation .  Découragé il regagna son lieu préféré: la salle de théâtre attenante à sa chambre. Tant de mimes et d’acteurs illustres s’y étaient produits !

Tristan se souvint des applaudissements en boucles, des décors envoûtants, de l’atmosphère fébrile en coulisses, passionnée dans les gradins.  Et puis il y avait le hors scène tout aussi captivant. Très souvent les comédiens finissaient par ressembler à leurs personnages jusqu‘à en adopter le nom : Dartagnan, Zerbinette, Arlequin, Le goupil, Chat Botté…

La fréquentation de ces baladins et la magie de leur univers étaient à l’origine de sa vocation. Son jumeau, de nature guerrière, avait préféré le métier des armes et était devenu maître en l’art d’allonger la botte.

Plein de nostalgie, le jeune homme sauta sur les planches et récita une tirade d’Othello. Presqu’aussitôt des grattement  provenant des coulisses se firent entendre.

Il appliqua l’oreille au mur et reconnut le code morse. Son frère et lui l’avaient mis au point quand ils étaient enfants pour communiquer d’une chambre à l’autre. La dépêche disait : « Dès soleil, jeux de miroirs. » Rien d’autres ne vint.  Le silence retomba plus profond que jamais.

Au moment de regagner son lit, le garçon hésita et se dirigea vers le salon espérant y recueillir d’autres informations. Sur l’échiquier il observa que son père avait attaqué le roi de son adversaire dont la silhouette diaphane était impossible à identifier.

Au balancement rythmé de sa chevelure, il devina qu’Eloise chantait : « Le Corsaire, le Grand Coureur. » Cet air populaire que clamaient en chœur les marins pendant les grosses manœuvres était repris aux veillées lorsqu’on attendait le mouillage d’une goélette.

Le dessin de Daphnée confirmait la chanson puisqu’il représentait un voilier appareillant dans un ciel nocturne.

Navire à l’horizon

On dit que la nuit porte conseil. Cela s’avéra juste.

Quand le comédien poussa les volets, un soleil d’automne agonisant l’aveugla et le message de son frère prit tout son sens. Dans les coiffeuses de ses sœurs il découvrit une petite glace qui lui serait fort utile. C’est difficilement qu’il retrouva la fissure entrevue il y a deux nuits à la lumière du phare. Mais grâce à un habile jeu de miroir, il rentra en relation avec Perceval qui fit descendre un filin jusqu’à lui. Au bout, il y avait une clef enveloppée dans une étoffe où était inscrit à la suie de la pointe d’une épée : 

« Ce soir… 10 heures… mur théâtre »

L’acteur s’en empara et alla à la bibliothèque d’où il scruta l’océan avec une longue vue.

Un fragile point blanc faisait route vers la côte. Et pour recevoir cet hôte inconnu, le jeune artiste amena des souches sentant bon la sève et les disposa dans l’immense cheminée.

En fin d’après-midi des nuages noirs crachèrent des grêlons qui rebondissaient sur les vitres avec une féroce obstination. La tempête se leva et l’orage secoua le château. Les portes claquaient, l’eau ruisselait dans les lézardes et les éclairs griffaient les murs d’écorchures blafardes.

C’est ce soir là que le vaisseau jeta l’ancre à une demi-lieue de la côte. Le canot qui transportait les voyageurs faillit chavirer plus d’une fois. Très intrigué, Tristan le guettait de la plage.

Un vieux loup de mer

Quand l’embarcation toucha terre l’oncle Salomon en descendit. Tristan vint à sa rencontre et lui fit un accueil chaleureux. La bise était trop stridente pour s’entendre. Il fallut entrer dans la maison et refermer la porte pour échanger des accolades enjouées.

Le vieux loup de mer n’avait pas changé : grand, sec et sans âge. Son visage halé sabré de rides, respirait la bonne humeur, l’audace aussi. Comme il avait perdu une jambe en tombant du perroquet il s’était lui-même confectionné une canne presqu’indissociable de son personnage atypique. Son pommeau de bois en forme de tête d’albatros était vissé sur une tige en vertèbre de requin qu’il brandissait pour ponctuer ses paroles.

Ce bâton rappela d’amusants souvenirs: l’oncle ne manquait jamais de s’endormir au milieu d’une conversation quand il revenait de ses expéditions. Alors Perceval attrapait la canne adossée au fauteuil et s’en servait d’épée.

Les hommes s’installèrent dans de hauts fauteuils au coin d’un feu volubile et voici le récit que fit l’aîné à son neveu.

Le récit

« Il y a un an, tes parents reçurent des saltimbanques dont le meneur se prétendait doué de pouvoirs surnaturels. Tantôt devin ou guérisseur il exerçait sur la fragile Eloise une influence inquiétante.

Ton père projeta de partir en croisière sur ma frégate avec femme et enfants. Mais à l’heure du départ, Eloïse insista pour qu’on emmène ce mage noir qui ferait office de médecin de bord. Son vœu fut à tord exaucé.

Peu après, le comte, atteint de la fièvre jaune sentit sa mort prochaine. Il fit appeler Perceval à son chevet où le veillait l’imposteur, lui remit une clef donnant accès à un trésor ancestral et rendit l’âme.

Dès lors, le faux mage mit tout en oeuvre pour dérober cet héritage. Par malheur, le feu couva dans la cale pleine de charbon destiné au commerce. Bien qu’il fût maitrisé à temps, les émanations toxiques décimèrent la moitié de l’équipage, ta mère et tes sœurs. J’étais anéanti par ces évènements et soupçonnais ce maudit baladin d’en être la cause.

C’est à contre cœur et plein d’appréhension que j’accostai au pied du manoir il y a de cela 30 jours pour y déposer ton frère en compagnie de ce mauvais ange. Je n’aurais pas dû les laisser mais une grave avarie me pressa de gagner au plus vite le chantier naval d’Aberdeen. Mon ” bel oiseau” coulait imperceptiblement et la sécurité de mon équipage était dangereusement compromise.

Je quittai cet endroit envahi d’un sinistre présage. Et c’est la force de ce pressentiment qui me ramène ici aujourd’hui mon cher… »

Tête au carré!

Comme d’habitude, l’ancêtre s’endormit sans prendre la peine de terminer sa phrase. Tristan s’éclipsa dans ses appartements. Il avait raté le rendez vous avec son frère.

Dès l’aube, il posa la joue contre la cloison. Perceval se manifesta aussitôt :« Il faut que tu trouves ouverture secrète… Ce soir 19h …Attaquons » Le prisonnier semblait vivre des conditions extrêmes .

Son frère ausculta minutieusement chaque parcelle de la muraille et frôla un bouton microscopique muni d’un ressort. Il se garda bien de l’actionner mais le couvrit du fard à joue d’Eloise pour bien le repérer. Ensuite il descendit cuisiner pour son hôte.

Après s’être restaurés les deux hommes sortirent marcher sur la grève. Le comédien retraça tous les phénomènes insolites qui s’étaient déroulés depuis son retour au château et transmit à son oncle la dernière missive de son frère.

Salomon proposa d’enrôler trois matelots pour s’occuper du charlatan et lui “mettre la tête au carré” lors du guet-apens prévu dans la soirée. Sautant dans le canot laissé à sa disposition il rejoignit son navire et en ramena un trio de beaux gaillards.

Les trois « teigneux » furent informés de leur mission et s’en réjouirent grandement!

Levée du sortilège

A 19 heures, chacun était à son poste. Tristan manipula le ressort et la porte dérobée glissa.

L’imposteur était en train de franchir la dernière marche dissimulée dans la muraille. C’est par un passage secret que l’escalier conduisait d’une bâtisse située au fond du parc à la cellule de Perceval.

Tous les jours à 19 heures l’imposteur visitait son otage. Le crépuscule était éprouvant pour le prisonnier qui, lacéré par la faim et gagné par le froid sentait ses forces le quitter. C’est à ce moment que le malfrat faisait son entrée, drapé dans une houppelande dont il n’enfilait jamais les manches. Il tournait autour du garçon et pointait la lame d’un poignard sous son menton en le menaçant: « Donne moi cette clef et indique moi la serrure où l’introduire, sinon tôt ou tard… »

A cet instant précis la porte coulissante se déroba et les marins se jetèrent sur le faux mage en lui assenant un coup mortel. Dès qu’il rendit son dernier souffle il disparut en un clin d’œil, consumé en une fumée sulfureuse et putride.

La devise des Mac Ofield

Perceval était très affaibli et mit quelques jours avant de retrouver ses esprits. Quand il fut en état de parler, il révéla le dilemme dans lequel il se trouvait : Le saltimbanque le sommait de lui restituer la clef sous peine de voir les siens errer chaque nuit au salon sans jamais bénéficier du repos éternel.

Les jumeaux identifièrent tout de suite la fameuse clef : c’était celle du secrétaire du comte. Ils trouvèrent dans l’un des tiroirs une lettre scellée à la cire qui localisait le trésor avec les instructions suivantes :

« 1) Tous les ans à la date d’anniversaire de ma disparition, chacun de mes enfants choisira deux objets dans ce coffre à merveilles.

2) Il en gardera un pour son usage personnel et fera don de l’autre à un être cher. Le sens de ce rituel est le suivant : Toute richesse n’a de véritable valeur que lorsqu’elle est partagée.

Telle est la devise que le clan Mac Ofield perpétue de génération en génération.

Je souhaite, mes chers enfants, qu’elle soit aussi précieuse à vos yeux que la fortune que je vous lègue.

Votre père bien aimé.»

Le cadran solaire de la façade sud devait, selon le manuscrit, servir à se repérer. Dès les cinq premières minutes du lever de l’astre il fallait suivre l’ombre du style. Dans son prolongement, imbriqué derrière les pierres du perron reposait le trésor. Il contenait des pièces d’or magnifiques. Après de longues délibérations les jumeaux en choisirent quatre.

Trois pour les matelots qui les avaient secourus et une pour Salomon qui reçut en plus un sextant en bois des îles incrusté de nacre.

Les préparatifs se firent dans la joie.

L’intrépide écumeur des mers mit les voiles sans tarder. Perceval partit pour une campagne militaire. Tristan choisit de rejoindre sa troupe au nord de l’Ecosse.

Quant au manoir…il fila des jours paisibles jusqu’à la fin des temps.

FIN

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