Le nain sans nom

mai 23, 2020

Souvenir

Là d’où je suis, l’écho du grand marché, sur le pont d’en face, m’arrive en ricochets.

J’allais m’endormir sous un saule quand cette clameur réveilla un souvenir enfoui dans ma mémoire de conteur populaire. Je me redressai et distinguai dans les brumes matinales, la voûte gothique d’un pont qui se reflétait dans le miroir d’un torrent.

C’est là que commença l’étrange destinée du nain dont je vais te retracer l’aventure.

Au fait je ne me suis pas présentée. Je suis Robin, troubadour et j’espère que tu capteras la sagesse de ce récit.

De cette journée, quelques tableaux de rue sont restés gravés. Je revois les marchands arrangeant leurs étals, les épiciers puisant dans des sacs bedonnants la poussière de safran et la faisant glisser entre leurs doigts. Je respire encore l’arôme des épices qui chatouillent mes narines.

Des enfants installés sur le parapet avec des sceaux et des soucoupes pleines d’asticots, balancent leur canne et leurs jambes au-dessus des tourbillons. Je me souviens qu’à chaque prise ils troquent une truite contre un sac de billes ou des sucettes.

J’entends les charretiers rudoyer les ânes ankylosés et la ritournelle d’un orgue de barbarie se perdre dans le brouhaha. Des jongleurs envoient des quilles au funambule qui se promène sur un fil tendu entre deux enseignes. Ca et là, chiens et chats filent entre les jambes des piétons en reniflant leurs paniers.

Tout à coup arrive en grande pompe, le prince le plus craint de la ville criant à son laquais : « Fouette cochet, fouette! »

L’attelage traverse la ville en un éclair renversant tout sur son passage. A ce moment un enfant se précipite sur la voie pour récupérer une poule errante. Trop tard, la voiture le heurte de plein fouet et il tombe inanimé.

De la fenêtre de son carrosse, le seigneur a jeté un regard hautain sur cette scène laissant la mère à ses sanglots et les badauds à leur curiosité.

« Fouette cochet, fouette!, hurle-t-il encore en se penchant dehors avec impatience.»

Avec sa croisée d’ogives le pont ressemble maintenant à un accent circonflexe attristé. Et tandis que le coche s’éloigne à grand fracas, il s’évanouit avec son attroupement et ses pleureuses comme un point chancelant perdu dans l’univers.

Sur la grand place

A quelque temps de là je battais le tambour sur la grand place pour appeler mon auditoire.

Lulu, mon fidèle perroquet était posé sur mon épaule et répétait après moi : « Histoires…enchantement…. »

Mon oiseau en fascinait plus d’un à cause de son intelligence prodigieuse. Son autorité en amusait certains et en irritait d’autres. Il n’était pas rare qu’il intervienne dans le public quand les bavards me gênaient. Il leur décochait un coup de bec en roucoulant : « Silence….faire silence…. » Au moment de la quête il voltigeait de l’un à l’autre avec un parapluie miniature ouvert sous ses pattes. Et si quelqu’un ne garnissait pas l’ombrelle, il caquetait : « Sous, sous, des sous! »

Mais le groupe qui s’attroupait autour de moi fut détourné par un spectacle qui le figea d’horreur.

Je reconnus alors ce même prince arrogant qui se dirigeait vers l’orfèvre au bras d’une jeune femme. Deux dignitaires les suivaient ainsi qu’ un page d’une dizaine d’années qui tenait contre lui le chien de la dame. C’était un chiwawa de quelques mois. Engoncé dans un vêtement ridicule il jappait, sans doute pour manifester son inconfort.

Un roquet attiré par l’animal sauta sur le garçon et le mordit. Sous le coup de la douleur le gamin lâcha le chiot qui se retrouva sous les crocs de son agresseur. La demoiselle se mit à crier.

On sépara les bêtes tant bien que mal . Finalement le seigneur gifla violemment son page qui tituba et se retrouva par terre. Son maître l’abandonna là et continua sa promenade.

Lulu

Il se produisit alors un fait extraordinaire.

Lulu mon perroquet, oui, Lulu en personne, enfin… en chair et en os si tu préfères, barra la route à l’impudent et lui dit :

“Apprends que la véritable richesse n’a rien à voir avec ton argent ou tes titres. C’est bien naïf d’en tirer vanité.  Tu es loin d’être prêt à occuper le poste de futur roi qui t’attend. Pauvre et réduit à l’anonymat tu devras te préparer à servir ton peuple au lieu de te servir toi même. » Aussitôt le séduisant personnage fit place à un nabot… un nabot pas plus haut qu’un tabouret.

Bien que cette mauvaise farce suscitât la stupeur, on entendit quand même quelques fous rires fuser dans l’assemblée à la vue de ce lilliputien cerné de géants…En tous cas la place se vida en vitesse. Car qui sait si ce sortilège n’allait pas s’abattre sur quelque malchanceux!

Je me retrouvai seul avec mon étonnant cacatoès; Tu imagines sans doute à quel point j’étais intimidé! Cet évènement troublant venait de révéler l’identité réelle de Lulu. Mais pour te dire vrai j’avais toujours soupçonné une âme de Maître sous cette apparence plumée.

D’un seul coup la situation se renversait : C’était moi le serviteur et lui le grand conteur duquel j’avais tant à apprendre. De plus, grâce à lui l’or allait pleuvoir dans l’ombrelle. Mais j’avais la ferme intention de retenir la leçon et de ne pas oublier d’aller à la recherche de ma “véritable richesse”.

A l’ombre d’un chêne

Les mois passèrent.

Je voyageais maintenant à cheval ceint de mon tambour et escorté de mon oiseau qui venait parfois s’assoupir sur mon épaule.

Par ce matin de printemps je franchis l’orée du bois pour me rendre dans la ville voisine qui préparait de grandes festivités.

Pour le mariage de sa fille le châtelain du bourg avait fait venir des clowns, des comédiens, des illusionnistes et des ménestrels de tous azimuts.

A midi, j’étais déjà bien engagé dans la forêt et après de longues chevauchées, Persifal, mon coursier, montrait des signes de lassitude.

Je m’arrêtai à l’ombre d’un chêne. Là un ruisseau gazouillait et jouait avec un rayon de soleil qui chatouillait les cailloux froids de son lit. Cet endroit plut à  mon perroquet qui me pinça l’oreille en signe de satisfaction.

Je ne saurais dire pourquoi mais à ce moment précis ce lieu me parut enchanté. Je laissai mon alezan et m’éloignai pour cueillir des baies sauvages.

A peine avais-je tourné les talons que j’entendis un hennissement. Intrigué je rebroussai chemin, mais arrivé à hauteur du chêne, je ne pus faire un pas de plus.

Ecoute plutôt !

Surprise

Un petit bonhomme pas plus haut que la queue de mon cheval avait sauté sur l’encolure de Persifal.

D’où venait-il ? Probablement de la ramure de l’arbre car il en épousait exactement la couleur.

Une fraise de satin blanc fleurissait son pourpoint de soie vert lamé d’or et des chausses assorties moulaient ses jambes élastiques et fuselées rappelant les cuisses effilées des reinettes.

Je ne pus malheureusement distinguer son visage car il me présentait sa nuque, mais voici ses paroles : « Quelle bel animal, s’exclama-t-il en s’abandonnant comme un enfant sur la crinière de l’alezan, tu ressembles à mon étalon, avant…. »

Il se tut puis reprit rêveusement : « J’allais avec ma lourde traîne d’orgueil, crachant ma haine à tout venant. Alors qu’à présent, troll fondu dans les frondaisons, seul mon instinct me permet de survivre. Mes oreilles aux aguets sont devenues attentives et mes yeux ont appris à voir au-delà des apparences. Le compagnie de la nature m’a révélé la gamme infinie des nuances, le clapotis de la pluie le murmure de mon cœur et le chant du vent le rythme de mon souffle. Et surtout, cette immense liberté que je n’éprouvais que sur mon cheval…avant….je sais maintenant comment la retrouver sans lui. »

A cet instant, il soupira d’aise et se tourna vers l’autre versant de l’encolure.

Je reconnus tout de suite le jeune prince prétentieux que Lulu avait métamorphosé. C’était lui, sûr et certain ! 

Pourtant, bien qu’échevelé et ridiculement petit il était beau. Et on ne pouvait se lasser de suivre le sourcillement audacieux de ses yeux, la courbure volontaire de son nez, le tracé ferme un rien moqueur de ses lèvres et la pointe enfantine et déterminée  de son menton.

Persifal s’avança vers le cours d’eau pour se désaltérer. A ma grande stupéfaction, la figure du lutin se raidit en  y reconnaissant le reflet de Lulu qui volait au-dessus de l’onde.

Il dégringola  sur le cou du cheval qui se penchait pour boire, s’agrippa à ses oreilles pour freiner, puis effectua une triple pirouette qui le ficha au sol, droit comme un i, les yeux plantés dans ceux de l’oiseau.

Ce vis-à-vis m’avait tout l’air d’une confrontation mais une fois de plus, la fantaisie de mon perroquet changea le cours des évènements.

Rencontre improbable

Comme je m’étais approché, intéressé par ce scénario surprenant, Lulu s’empara de mon feutre empanaché et tenta en vain d’esquisser une révérence « à la mousquetaire. »

Battant des ailes et caquetant, il fut emporté par le poids du chapeau et tomba au milieu des pâquerettes!

Mon couvre-chef le suivit de près et pour comble d’humiliation l’enferma sous sa cloche : 

«  Saprrrrrristi ! » roucoula-t-il rageusement

Le gnome eu un imperceptible sourire puis libérant l’oiseau lui tendit son index en guise de perchoir.

Mon perroquet s’y installa, lissa ses plumes froissées et s’adressa ainsi au lutin : 

«  Ainsi tu te rappelles de moi ?

– On ne vous oublie pas de sitôt, répondit le nain avec une pointe d’ironie.

– Alors l’as-tu trouvé ce trésor ?

– Oui, je l’ai trouvé. »

Et comme s’il se parlait seul à seul….

« Je n’ai plus rien mais n’ai jamais été aussi riche ! »

Sa voix s’éteignit, puis dans un souffle il soupira : « Je vous remercie. »

Sans nom

Le farfadet nous accompagna jusqu’à la lisière de la ville et à l’heure de nous quitter, Lulu lui fit une proposition.

Le prince de ce bourg, souverain octogénaire venait de marier sa fille adorée à un riche vassal. Et pour adoucir ses vieux jours, comme il était mélancolique, il demanda qu’on lui trouve un bouffon.

Mon perroquet suggéra au nabot de saisir cette opportunité pour retourner parmi les hommes. Le nabot accepta.

Quand le vieux seigneur vit arriver ce lilliputien frétillant il ne put dissimuler un sourire de contentement.

« Quel est ton nom ? questionna-t-il du haut de son trône.

-Je n’en ai pas. Je suis un nain sans nom.

-Ah !…Et tu sais jouer de la musique ?

-Oui à mes heures. »

Il sortit un fifre de son pourpoint et le porta à sa bouche. Mais malgré ses joues écarlates et gonflées aucun son n’en sortit.

« Vraiment, cette miniature…. pensa le vieillard, puis continuant tout haut …Nain sans nom, flûte sans son…..sans nom, sans son ….Samson ! Oui c’est ça, tu seras Samson mon bouffon. »

Satisfait de cette trouvaille, le seigneur éclata d’un rire franc. Un frisson parcourut l’auditoire car la dernière expression de joie de cet homme taciturne, remontait loin très loin dans le temps.

Samson

Il faut reconnaître que le nom donné au lutin lui allait à merveille car comme le Samson de la mythologie, il avait une chevelure puissante tirant sur le roux.

Le seigneur disait que son bouffon rayonnait comme un soleil. Il lui fit donc tisser un joli costume jaune avec des pétales de boutons d’or.

C’était saisissant de voir le vieillard se pencher vers son serviteur avec une telle bienveillance. D’ailleurs ce respect était tel, qu’un sujet jaloux s’en plaignit, avouant se demander parfois lequel des deux était le maître. Le vieux sire répliqua que ce bout d’homme en savait plus long sur la vie que quiconque au monde.

Quoiqu’il en soit, de la tristesse du prince on n’entendit plus parler. Bien au contraire, les éclats de son rire frêle rebondissaient dans le château comme des billes enfantines échappées d’une escarcelle.

On le voyait souvent absorbé près de l’étang de nénuphars. Certains étaient inquiets de cette attitude contemplative qu’ils prenaient pour de l’hébétude. Le plus curieux se risqua à une question pour tester la lucidité de l’ancêtre.

« Ce que je fais ? répliqua le vieil homme: je suis à l’écoute de mon cœur. Ce n’est pas si facile. Il a tant de réserve et ne se livre que quand je suis vraiment silencieux. »

Il marqua une pause puis, jouant dans le regard ébahi de son interlocuteur, lui suggéra dans un sourire : 

« Vous devriez essayer. »

Levée du sortilège

Cependant son humour s’épanouissait, son souffle se faisait plus court et sa démarche vacillante. Si ses yeux s’emplissaient de rire, des vagues de fatigue les voilaient soudain. Et si son visage chiffonné s’ouvrait comme une fleur au plus beau de son éclosion, ses traits se défaisaient d’heure en heure. Il devenait rare qu’il se produise en public, trop las pour cela.

C’est avec Samson qu’il passait le plus clair de son temps.

Il parlait peu et la tête inclinée dans son fauteuil, il l’écoutait. Comme il était presque sourd, il avait fait faire une chaise haute pour que son bouffon émette ses paroles directement dans le pavillon de son oreille. Bientôt il dut être alité et un tabouret fit désormais l’affaire.

Par une nuit sans lune, il agita faiblement sa clochette. Le bouffon accourut, serra doucement les doigts du mourant et l’accompagna jusqu’au seuil de la mort. Il sentit sa respiration s’affaiblir, s’espacer. Pourtant, quand la paume livide lâcha la sienne, il comprit qu’au bout du chemin, Un Autre avait repris cette main encore tiède.

Il pleura parce que ce duo muet en route vers l’au-delà l’avait bouleversé. Alors, une légère pression effleura son épaule et le garçon devina que c’était le perroquet.

Avec cette caresse c’était tout son chagrin qui s’en allait et tandis qu’il lui adressait un salut respectueux, une lumière surnaturelle baigna la chambre et Samson fut projeté au milieu de son propre château.

Il avait retrouvé sa taille normale et ses richesses et sa puissance et ses blasons et……………….

Il courut vers l’écurie. Son cheval y était toujours figé dans une attente interminable. Dès qu’il aperçut son maître il fit une ruade magnifique. Le jeune homme monta en selle, s’allongea sur l’encolure de son coursier et lui conta son aventure….comme il l’avait fait au ruisseau, avec Persifal. Tu t’en souviens?

Mais cette fois-ci, le prince resta sur sa monture. On dit même qu’il ne la quitta jamais plus et partit au triple galop !

Où ?…Pour toujours ?

Je ne saurais te répondre. Tout ce que je sais c’est qu’à ce qu’il paraît, le héros de mon histoire… Mais Lulu m’interdit de t’en dire plus. Il prétend qu’il faut laisser Samson tranquille maintenant qu’il est libéré de son sortilège.

Enfin il me permet quand même de t’assurer qu’il est très heureux. Paroles de troubadour ou plutôt de perroquet. D’ailleurs, si tu veux en savoir plus, tâche de tomber sur mon drôle d’oiseau.

 

FIN

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