L’étonnante aventure de Morgan le bossu

mai 24, 2020

Petit bossu

C’est l’automne dans le parc tapissé d’or les arbres se dénudent, dévoilant leur puissante charpente. Les feuilles crissent sous les pas comme de fins copeaux de métal roux. On entend crépiter un feu d’herbes humides et sa fumée âcre s’étire dans le vent mordant de septembre qui nous pousse vers la maison.

En ouvrant la porte j’entre dans une ambiance vivante et familière. Je devine déjà toutes les nappes d’odeurs que je traverserai en longeant le couloir.

De la cuisine m’arrivent des rubans acidulés de clafoutis, pommes cuites, cannelle, gaufres tièdes. Puis c’est le salon avec sa haute cheminée flamboyante qui sent la sève chaude et le parfum de ma mère dont je distingue la délicate silhouette dans un clair obscur.

Passées ces pièces, le reste du corridor me sert de piste d’envol pour gravir quatre à quatre les marches menant à ma chambre.

L’escalier, je le monte et le descends au galop.Tour à tour jungle, forêt vierge, désert, steppe ou savane, je le chevauche le nez au vent, talonné par mille aventures.

Pourtant, à chaque fois que je le gravis, un personnage retient mon attention.

C’est la sculpture d’un bossu niché dans une alcôve. Taillé dans un marbre immaculé, assis, les mains sur les genoux, il semble réfléchir profondément. Une luciole dort paisiblement sur son dos.

Un étage plus haut, il y a mon grenier. Sa lucarne laisse entrer le soleil qui colore cet univers d’une palette d’atmosphères changeant avec l’éclairage.

Ce matin, j’ai décidé de me glisser dans la mystérieuse statuette qui depuis si longtemps semble m’inviter à la suivre.

Je plonge mes yeux dans les siens et bientôt je me retrouve dans une cour d’école. Des enfants m’ont enfermé dans une ronde infernale et chantent à tue-tête :

« Regardez Morgan le bossu

Comme il est maigre et chevelu

Il est laid repoussant et pue

On n’en veut plus

De ce bossu. »

Je leur tiens tête en leur criant :

« Je suis peut-être frêle et pâle

Vous me prenez pour un bouffon

Mais très bientôt, je m’en irai

Visiter d’autres horizons

Loin de vos médiocres chansons. »

En moi-même je continue :

«C’est ce soir que je disparais 

Baluchon au bout d’un bâton ! »

A l’aventure

Il est tard. Après avoir longtemps marché, je m’allonge sous un chêne près d’un lac.

Là, dans un rayon de lune apparaît un alezan monté par un chevalier qui s’adresse à moi :

« Je suis aveugle mais magicien. Je n’ai pas tous les pouvoirs mais j’en ai certains, dont celui de faire disparaître ta bosse.Il y a toutefois une condition: que tu me ramènes mon petit page enlevé par des loups. Lucie t’y aidera. Cette luciole hardie et malicieuse te sera d’un grand secours. »

Aussitôt dit aussitôt fait, il se volatilise le temps d’un soupir, me laissant avec ce drôle d’insecte sur l’épaule !

Nous voilà cheminant dans une région neigeuse et sauvage, pourchassés par la bise et pincés par son souffle cruel.  Lucie voltige dans le halo de lune m’ouvrant le chemin dans la forêt qui, menaçante, se referme sur nous.

Des bruits terrifiants nous tourmentent : le hululement d’un hibou, les sanglots du vent, les craquements sinistres de mes pas trébuchant sur un étang gelé. Et surtout des hurlements de loups qui ont établi leur repaire sous un sapin.

Je m’y aventure prudemment, guidé par un chant cristallin.

Les râles se sont tus et nous arrivons devant une grotte saisis par le spectacle qui s’offre à nous : Dans la pénombre, un loup blanc écoute un enfant gratter la mandoline. Je reconnais le page que m’a décrit son maître. L’animal le fixe de son œil de métal tandis que de sa langue pendante, coule un flot baveux.

Derrière lui s’affairent des hyènes et à leur empressement exagéré, je devine qu’elles ont peur.

Je réalise bientôt qu’il n’y a que la musique qui apaise la violence de cet animal féroce. Si elle venait à s’arrêter, le loup se déchaînerait et dévorerait sa propre horde.

Je m’approche sans bruit et quand je suis à portée du garçon, il s’évanouit, épuisé.

Ses doigts enflés ont lâché l’instrument et les bêtes terrorisées se sont arrêtées.

Le loup se lève et se met à tourner en rond de plus en plus vite en se léchant les babines. Dans cette seconde de panique, une idée lumineuse me traverse. Sortant ma flûte j’improvise un morceau qui calme immédiatement l’animal.

Au même instant la vie reprend son cours en sourdine autour de lui et pendant que je réfléchis au moyen de nous libérer de ce mélomane enragé, Lucie me chuchote à l’oreille :

« Bossu, j’ai besoin d’un jour ou deux pour nous tirer d’affaire. Pendant ce temps, tu occuperas le coyote. Quand tu seras à bout de force, utilise ces trois boules de lumière que je mets dans ta poche. Chacune a le pouvoir d’hypnotiser la bête. Mais dès qu’elles s’éteindront, tu devras recommencer à jouer sous peine d’être croqué. »

Sur ces paroles, le coléoptère file à tire d’ailes après avoir ajouté :

«Quand tu auras donné le meilleur de toi-même, la magie viendra à ton secours. Et quand tu seras complètement découragé, NE L’OUBLIE PAS. »

Un choeur de rossignols

En quittant la grotte, la luciole est émerveillée. Les mélèzes enneigés se découpent dans le ciel étoilé comme de grands seigneurs aux houppelandes d’hermine. Elle s’enfonce dans la forêt comme une comète. Combien d’heures dure son vol ? Je l’ignore. Mais au moment où elle s’engage dans un tunnel de frondaisons, la pureté d’un chant d’oiseaux retient son attention.

Se laissant guider par les trilles elle surprend un couple de rossignols niché dans un tronc d’arbre. Il semble insensible au froid de cette nuit glaciale. Son chœur est un hymne d’amour où la joie se mêle à une tristesse poignante.

De sa robe scintillante Lucie éclaire l’entrée du trou interrompant le duo en s’excusant :

« Vos trémolos sont si émouvants qu’ils m’ont attirée jusqu’à vous. Mais pourquoi sont-ils si mélancoliques ? »

Nous nous aimons tant répondent les passereaux, que nous redoutons qu’un jour la mort ne nous sépare. Si nous connaissions le secret de l’éternité alors il n’y aurait plus d’obstacle à notre bonheur. 

-Ecoutez, répond Lucie, je peux exaucer votre vœu , au prix de votre liberté. 

-Notre liberté, s’exclament les amants! Oh, c’est un gros sacrifice que tu nous demandes.

-C’est vrai. Mais votre désir l’est aussi. Et pour qu’il se concrétise, il faudra que vous chantiez jour et nuit devant le loup blanc pour dompter sa férocité. »

Un accord est trouvé

Les amoureux acceptent le challenge et accompagnent Luce dans le voyage de retour au repaire. Il était temps ! J’ai déjà utilisé les trois boules de lumière et suis sur le point de m’effondrer de fatigue. Le page, lui a repris ses couleurs et me regarde en souriant.

Les rossignols s’installent face à face dans cette prison. Elle deviendra leur paradis puisqu’ils y resteront unis pour l’éternité .

Ayant accompli ma mission il ne me reste plus qu’à ramener l’enfant à son maître. Et pour parcourir au plus vite le chemin du retour, je loue dans le bourg le plus proche, un attelage de coursiers vifs comme le vent. Après quatre jours de chevauchée étourdissante, nous arrivons au pied du chêne, lieu même de ma rencontre avec le mage.

Le chevalier s’entraîne au fleuret pendant que son cheval s’ébroue dans l’étang.

Quand il nous devine, il vient à nos devants.

Posant Luce sur son gant de cuir, il la salue avec courtoisie avant de l’installer dans le cœur de sa fleur préférée. Puis avec une grande douceur il soulève le petit page à bout de bras et le conduit vers l’alezan.

Et la bosse alors?

Tout au bonheur de ces belles retrouvailles, je perds pied… Me voilà projeté dans une spirale.

C’est alors que je me souviens de la promesse du magicien : « Si tu me ramènes mon page, je te libèrerai de ta bosse ! »

Je me retrouve maintenant dans le grand escalier de la maison. Je suis dans la statuette en marbre où je me suis glissé tout à l’heure. Et vais bientôt m’en échapper pour redevenir le petit garçon curieux qui habite cette maison. Enfermé passagèrement dans la figurine j’éprouve une étrange sensation et touche instinctivement la bosse du bossu.

Il n’y a plus de bosse!

FIN

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