Yole

mai 24, 2020

Yole

« Yole ne fait rien en classe. Malgré ses grandes facilités, il perd son temps. Quel dommage! … Yole est renvoyé trois jours pour son arrogance envers les professeurs. »

Voilà le genre de bulletin que ramène le plus souvent cet adolescent indomptable.

Contrairement à ses parents ça ne l’inquiète pas du tout : « A quoi bon se faire du souci, pense-t-il en écoutant de la musique à plein tube dans sa chambre étroite couverte de héros révolutionnaires. Moi ce qui m’intéresse c’est le voyage. D’ailleurs bourlinguer m’en apprend bien plus qu’un an de lycée. »

Allongé sur son lit, les mains derrière la nuque, les pieds sur le dossier d’une chaise, Yole murit un projet : « Demain je mets les voiles vers le désert. Allez debout vieux ! »

Se levant d’un bond il prépare un sac avec boussole, canif, duvet et rechange. Cette nuit avant de quitter la maison, il ajoutera des provisions et surtout de l’eau.

Il dépose un message sur son bureau : « Pars pour quelques temps. Ne sais pas quand je reviendrai mais je reviendrai. Pas d’inquiétude, n’est-ce pas maman… Faites-moi confiance. »

Cavalier bleu

Sur le pas de la porte, l’étoile du berger  semble l’attendre prête à le guider.

Il faudra 36 heures de train pour atteindre la frontière du Sahara. Peu importe. Yole est poussé par une force incontrôlable. Quand le voilà enfin face à l’immensité ocre jaune, sa gorge se serre.

Il se met en route profitant de la fraîcheur du jour naissant. A perte de vue il n’y a que dunes soyeuses sculptées par le vent. Dans le ciel de lapis-lazuli s’étirent quelques nuages. Parfois le glissement d’une vipère à cornes ou d’un cobra trouble le silence.

Mais ce qui l’intrigue c’est une présence muette qui hante ce calme absolu. Elle s’intensifie jusqu’à ce que se profile, incertaine et floue, la silhouette chaloupée d’un cavalier galopant vers lui.

L’homme se dessine de plus en plus nettement. Il monte un cheval fougueux couleur d’ébène. Sa saharienne bleue et son alesho flottent au vent. Le touareg s’arrête devant le garçon. Son visage pris en écharpe dans un turban ne dévoile que ses yeux d’un noir profond. Le regard est tour à tour sévère, charmeur, rieur, tendre aussi.

Sous le voile indigo on devine un personnage d’une beauté sauvage, jeune encore, et très décidé. Sans un mot, il incline légèrement la nuque en guise de salut. Yole passe son chemin sans daigner lui adresser un regard. Le nomade lui barre la route.

Agacé, l’insolent contourne sa monture et demande : « Qu’est ce que vous voulez ? Ce désert n’appartient à personne. Alors allez-vous en. »  Mais l’homme le freine à nouveau en pointant sa cravache sur sa poitrine : « Tu me parais bien peu armé contre la rudesse de ce désert !  Prends cette datte magique. A chaque épreuve que tu rencontreras, concentre toi sur elle et elle te portera secours. »

Sur ces paroles il disparait .

Venin

Après des heures de marche, Yole avance dans un paysage de pics rocheux façonnés par l’érosion. Les lueurs rosées du couchant semblent adoucir la solitude des sommets. Se creusant un lit de terre entre deux éperons, il s’y love et plonge avec délice dans le sommeil.

Tout à coup une douleur atroce monte le long de sa jambe. Un scorpion vient de le mordre. En proie à une fièvre délirante, il cherche la datte et l’enferme dans sa paume en invoquant son aide .

Une antilope blanche surgit dans un tourbillon de sable, mais Yole perd connaissance contaminé par le poison  . Quand il revient à lui, il remarque un garrot appliqué au dessus de la morsure. « Une fois de plus, j’ai eu la chance avec moi, pense-t-il. Je n’ai aucune raison d’avoir peur malgré les avertissements de ce cavalier qui joue au sauveur. Et puis c’est bizarre: depuis cette piqûre de scorpion je me sens devenir amoureux de ces espaces infinis ! »

Défroissant ses vêtements il s’étire énergiquement, sort sa boussole, réajuste son cap, contemple les cimes qui dessinent dans l’azur des monstres gigantesques et se met en marche en fredonnant.

Il frôle alors une étoffe et fait un bond de côté. Le touareg est là. Irrité, Yole continue en l’ignorant.

Khamsin

Trois semaines se sont écoulées. Le garçon laisse maintenant les montagnes pour les rondeurs des dunes où le soleil s’enfonce dans un flamboiement mordoré.

La nuit s’installe, tiède et criblée d’étoiles. Ebloui, je jeune homme s’allonge pour explorer la voie lactée. Et c’est en s’amusant à lire dans la voûte céleste des signes cabalistiques qu’il s’endort.

Le lendemain après avoir révisé sa direction et avalé quelques gouttes d’eau il reprend son périple. Le khamsin (vent du désert) se lève, timide d’abord, puis déchainé. Il déplace les ergs, en modèle de nouveaux, y creuse des fossés, transformant le paysage en l’espace de quelques secondes. Yole lutte de toutes ses forces pour se frayer un passage dans ce décor instable mais le vent le fouette et le mutile. Il se retrouve bientôt ligoté dans un suaire de sable, à demi étouffé.

C’est à ce moment qu’il se souvient de la datte qui a roulé de sa poche. Il la rattrape au vol et d’une main suppliante la serre contre lui. A cet instant le sirocco s’apaise, son sifflement devient murmure. D’un souffle délicat il le délivre de son linceul de poussière et l’encourage d’un amical chuchotement.

Au détour du chemin, vole le turban du cavalier bleu, celui-là même dont il lui semble reconnaître la voix dans le murmure familier qui lui caresse l’oreille.

Cette fois, l’adolescent s’arrête devant lui et le salue profondément.

Mer de sel

A l’horizon une mer de sel renvoie ses reflets éblouissants sous le soleil de midi. Le jeune homme s’en approche péniblement, ébloui par sa blancheur. Il voudrait boire. Sa réserve est vide. Sous la canicule la soif le harcèle. Ses yeux injectés de sang se perdent dans des mirages.

Cette palmeraie qui ondule près d’un lac paisible à l’horizon s’estompe à chaque pas, aussi fugace qu’un rêve. Incapable d’aller plus loin l’adolescent, se sentant défaillir, invoque le fruit magique. Aussitôt l’immensité saline se transforme en une vaste étendue d’eau claire dans laquelle se reflète le visage du touareg. Yole relève la tête,…personne. Après s’être désaltéré il remplit son outre, vérifie sa boussole et s’en va bouleversé par le cours des évènements.

Un peu à l’écart le cavalier fait boire son cheval. Le jeune homme s’en approche et le salue avec respect.

Sables mouvants

Au bout de quelques jours de marche éprouvante sous la canicule la vie semble s’annoncer. Ce sont d’abord les arbustes épineux qui jaillissent du sol comme des chevelures en désordre. Trois bébés fennecs jouent autour d’un acacia. Une autruche file derrière un talus en se dandinant. Retombant sur ses interminables pattes, son plumage souple et bouffant la fait ressembler à une danseuse en tutu.

Yole décide de rejoindre la forêt de tamaris dont le bouquet se détache à des kilomètres.

« Je crois que je m’approche de cet endroit dont j’ai tellement entendu parler, songe-t-il. J’ai hâte de me rafraîchir dans cet oasis ! »

Mais une épreuve l’attend encore. Tandis qu’il s’achemine vers son but il est aspiré par des sables mouvants. Dans un dernier sursaut, il appelle à l’aide en crispant le poing sur la datte. Une main saisit alors la sienne et l’arrache à cette petite mort.

 La séparation n’existe pas

Une fois de plus l’homme au turban l’a sauvé. Il l’enlève sur sa monture dans une chevauchée grisante pendant laquelle le garçon épuisé s’endort. Quand il ouvre les yeux, il est sous une tente, entouré de mets appétissants et épicés. Dans des petites jarres il y a du lait d’amande, des jus de fruit et de l’eau citronnée. Affamé Yole s’apprête à déguster quand, se ressaisissant, il sort de la guitoune à la recherche de son bienfaiteur.

Et pour la première fois, s’inclinant devant l’homme bleu il lui adresse la parole: « Sans toi, je ne serais jamais arrivé dans cet endroit magnifique bien au-delà de mes rêves. Pas à pas c’est toi qui m’as accompagné, protégé et guidé. Grâce à toi j’ai gouté des moments d’éternité, repoussé mes limites et franchi l’improbable. S’il te plait, garde-moi avec toi. J’ai tant à découvrir encore… »

Le touareg déclare : « Ce paradis t’appartient. Tu y seras toujours heureux et en paix. Mais ta famille, tes amis ont besoin de toi. Tu as une vie sociale à assumer. Tu ne peux fuir les réalités du monde que tu as quitté. C’est à travers elles que tu vas grandir et contribuer à améliorer le monde. C’est ta responsabilité et celle de chacun d’ailleurs. Régulièrement des outardes vont et viennent entre les portes de ton pays et cet oasis. Ces migrateurs te permettront d’aller de l’un à l’autre quand tu le voudras et aussi vite que le vent. Tu auras juste à les appeler. Ils t’emporteront où tu le désires. Mais je sais qu’un jour viendra où tu n’auras plus besoin d’eux. En l’espace d’une seconde tu franchiras les mondes. Alors tu réaliseras que la séparation n’existe pas, qu’elle est juste une création de l’esprit.” 

C’est ainsi qu’après un séjour inoubliable auprès de celui qui est devenu son maître, Yole profite d’une migration pour s’envoler vers les siens et leur raconter son aventure extraordinaire.

FIN

L’illustration est de Maxine GADDS

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