Toupinette n’en fait qu’à sa tête

mai 24, 2020

Sage comme une image

Il était une fois une petite fille qui s’appelait Toupinette. Parce qu’elle était l’aînée de quatre enfants, elle devait « montrer le bon exemple.» Ca lui pesait beaucoup d’être obligée d’être sage. Mais elle se rendait compte que ses parents lui en voulaient quand elle ne faisait pas ce qu’ils attendaient d’elle. Elle craignait de les décevoir, qu’ils finissent par ne plus l’aimer. Et comme elle avait besoin d’être chérie, elle s’efforçait d’être le plus gentille possible. Mais au fond elle était très en colère. Ca la contrariait énormément cette exigence de perfection. C’était comme si on lui interdisait d’être elle-même, d’exprimer ses humeurs, ses révoltes ou ses désaccords.

Elle avait horreur de jouer à la « petite-fille-modèle »pour faire plaisir aux adultes. Mais en mal d’amour, elle finissait toujours par céder à la demande des grands et se montrait sage comme une image. Pendant ce temps, en elle c’était l’enfer. Elle se détestait et se trouvait lâche de ne pas avoir le courage de montrer son agacement et d’envoyer tout le monde au diable. Elle en rêvait. Pourtant ca lui paraissait impossible. Et c’est à contre coeur qu’elle restait figée dans l’obéissance et la docilité. 

La vraie Toupinette

En réalité, Toupinette était intrépide, curieuse, gaie comme un pinson.

Mais comme son besoin de liberté était écrasé par la conduite irréprochable qu’elle devait afficher, elle stockait en elle un abcès de tristesse. Elle prit l’habitude de retenir tant de larmes que très souvent sa gorge enflait, enflait …et elle attrapait des angines.

Son coeur ne finirait-il pas par éclater à force de contenir tant de chagrin?

Elle était constamment tiraillée entre deux extrêmes. Quand elle était « parfaite », finis les rêves et la fantaisie. Elle se retrouvait dans une prison d’ennui et de rage.

Quand elle suivait son esprit aventureux, elle recevait reproches et réflexions humiliantes. On ne s’intéressait plus à elle.  C’est pour cette raison que sa joie de vivre s’affaiblissait de jour en jour.

Il était évident  que ses particularités creusaient un écart entre elle et sa famille, la mettant peu à peu en marge comme la frange d’écume qui se dépose à marée basse, loin, très loin de la mer. Elle tentait parfois de réduire ce fossé. Mais ça faisait si mal de se plier dans le moule de « mademoiselle tout le monde » !

Le tourment s’installa progressivement dans ce coeur léger, ternissant jour après jour sa fraîcheur et son insouciance. Pour chasser la mélancolie, elle s’élançait vers le jardin avec son filet à papillons qu’elle poursuivait en fredonnant:

« Coucou! Me voilà

Que vous êtes bien habillés.

Oh ! Laissez- moi vous attraper

Juste pour vous regarder

Après, je vous relâcherai

Promis juré.»

Neige

Mois et saisons passaient sans que rien ne change dans l’univers morne de Toupinette. Jusqu’à ce qu’un jour d’hiver il se mit à neiger.

Ce fut un de ses frères qui s’en aperçut le premier et alerta toute la maison: « Comme c’est beau, regardez !» Aussitôt, quatre nez épatés vinrent s’écraser sur la vitre de la chambre: « Oh! Oh… »

Ils contemplèrent longtemps le pointillé des flocons tissant cette nuit bleutée. Puis chacun regagna son lit transfiguré par la blancheur lumineuse qui habillait le parc. Seule la petite fille ne put s’arracher de la fenêtre. On la retrouva le lendemain, allongée sur le carreau toute habillée.

Confidence

Pour la circonstance, maman sortit des armoires moufles, passe-montagnes, bottes…enfin tout l’attirail pour faire des batailles de neige. La cuisine, lieu choisi pour les essayages retentissait d’exclamations de bonheur.

Quatre « encapuchonnés » de la tête aux pieds sortirent bientôt à la queue leu-leu, martelant le sol de leurs après-skis poussiéreux.

Mais aujourd’hui, Toupinette n’avait pas du tout envie de jouer. Elle se sauva  au fond du jardin pour se baigner dans la magie du paysage et le silence duveteux et capitonné si spécial  quand il neige.

Ayant ôté ses gants elle se mit à rouler une boule qui devint énorme, en posa une autre dessus de la taille d’un ballon et la coiffa de son bonnet: « Bonhomme de neige ou Père Noël? » se demandait-elle en dessinant un sourire entre ses joues rebondies.

A sa grande surprise la réponse arriva claire et douce: « Comme tu voudras Toupinette! L’important c’est qu’on soit amis, pas vrai? J’ai entendu ton appel quand tu modelais mon visage et, tu ne le sais peut-être pas mais c’est  grâce à lui que je suis près de toi. Je suis là  pour toi. Je t’aime exactement  comme tu es, avec ta fantaisie, ta colère, tes excentricités, ton esprit farceur. J’aime ton imagination fantasque. Je connais aussi tes rêves les plus secrets. Je resterai là le temps qu’il faudra pour t’écouter jusqu’à ce que tu n’aies plus rien à dire. Jusqu’à ce que tu te sois libérée du chagrin qui gonfle ta poitrine.»

Ainsi fut fait.

Chaque soir, après l’école la fillette courrait au bout du jardin pour partager ses peines mais aussi  ses découvertes, ses sentiments d’injustice, ses révoltes, ses déceptions, ses milliers d’interrogations et bien sûr, ses histoires d’enfant.

Le bonhomme avait toujours l’air attendri et intéressé quand elle lui parlait. C’est pour ça que cet hiver plutôt froid et difficile lui parut vraiment doux et merveilleux.

Mais finalement, le printemps arriva et tout se mit à fondre.

Un soir, désespérée, la fillette quitta son lit en cachette et alla rejoindre le bonhomme une dernière fois. Comme elle sanglotait il s’agenouilla pour la consoler. Mais rien n’y faisait et à mesure que la nuit avançait, une mare grandissait autour d’eux.  Pendant qu’elle pleurait son ami se liquéfiait à toute allure.

Le lendemain il n’y avait plus qu’une flaque. Plus de bonhomme, plus de Toupinette.

Ma maman

Quand on s’aperçut de sa disparition, ce fut la panique dans toute la maison. Maman appelait, suppliait, fondait en larmes.

« J’ai une idée », s’écria le frère cadet.

Il la saisit par le poignet et se dirigea vers le fond du parc. Au bord  de l’étendue d’eau, on reconnut les gants, l’écharpe et le bonnet de Toupinette…

Alors, la mère se frotta les yeux, sécha ses larmes et après un  long silence méditatif murmura tendrement:

« Ma malicieuse Toupinette

Oh ! toi qui n’en fais qu’à ta tête,

Ma grande artiste, mon unique,

Ma comique et mon excentrique,

Je t’aime tant …je t’aime tant,

Et maintenant… je te comprends ! »

Aussitôt, dans l’eau limpide, le visage transparent de l’enfant s’ébaucha.  D’abord vague, il s’anima, prit du relief puis du volume et se dégagea de la flaque.

Les bras fluets se nouèrent autour du cou de la maman et les premières lueurs de l’aube se posèrent sur elles deux, comme pour célébrer leurs merveilleuses retrouvailles.

 

FIN

 

Illustration

AMO98766 Girl by the Fireside, 1867 (oil on canvas) by Holl, Frank (1845-88)
oil on canvas
46.5×67.5
© Ashmolean Museum, University of Oxford, UK
English, out of copyright

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