Rick le balafré

mai 24, 2020

 

Soutanes à bord

«A l’abordage mes gaillards ! Hachez-moi ça menu.»

Dans les gréements voltigent boulets, couteaux et harpons.

« Adieu petons ! » s’esclaffe le chef de la bande en regardant un ennemi s’ouvrir les orteils dans une  chausse-trappe. Quand ces étoiles d’acier grosses comme le poing s’abattent en pluie sur le pont, gare aux pieds nus.

Une embarcation légère, dite sloop, vient de heurter la coque d’un riche galion. Des moines encapuchonnés sautent comme des puces sur le puissant navire. C’est vraiment comique de les voir s’empêtrer dans leur soutane en jurant.

Les adversaires, saisis au dépourvu, n’arrivent pas à reprendre le dessus. Leur capitaine engoncé dans un costume à jabot s’est fait piquer sa perruque. Un des ermites la balance au fil de son sabre :

« Voilà pour te moucher, espèce de guignol poudré, lui dit-il en la lui envoyant sur le nez. »

Bonne pêche

Quel heureux hasard qu’on se soit trouvés là mon père et moi ! Le spectacle en vaut la peine. On a mis les bateau à l’arrêt pour suivre les différents actes de ce coup de théâtre. Mais tout de même on n’en mène pas large. Surtout papa. Au début il rit aux éclats puis jaune, puis plus du tout :

« Remonte les filets, fillette. Vite! Il ne fait pas bon rôder là. Ces zouaves sont capables de nous transformer en osselets en moins de deux. »

Notre coque est pleine à craquer. La mer s’est montrée généreuse.

« Filons. L’odeur de nos filets pourrait bien appâter ces sauvages. »

Mais les manœuvres sont alourdies par notre chargement et contrariées par les vents. Nous ne pouvons éviter de contourner le sloop par l’arrière. Cela dans la plus grande discrétion bien sûr. Malheureusement au moment où je m’y attends le moins je m’élève dans les airs:

« Oh ! Le joli poisson »

Un mauvais plaisant m’a mis le grappin dessus et me soulève par le fond de ma culotte. Il nargue mon pauvre père en me malmenant. J’ai l’air d’une boussole déréglée là-haut à osciller dans tous les sens.

« En échange de ce frétillant merlan, tu me laisses ta cargaison. Qu’est’ ce t’en penses, l’aïeul ?

-Prenez, prenez tout, supplie papa en tendant un espadon à bout de bras. Mais par pitié, rendez-moi ma fille. »

Cependant à l’instant où le chenapan me lâche, un autre du même acabit me repêche en vitesse et me jette sur le pont :

« Eh! pas si vite. Le merlan fera l’affaire aussi. Une aide cuistot, c’est pas du luxe sur not’rafiot. T’inquiète pas l’ vieux, on t’la ramènera ta gratte sauce et pas dans un tourne broche. J’te prie d’ croire qu’elle sera bien vivante, j’dirais même engraissée pour la peine. Maintenant largue nous ton rab. Et qu’ça saute si tu veux pas qu’ce drapeau te serve de linceul. »

Et d’un geste menaçant il pointe le pavillon noir à tête de mort et os croisés, celui qu’on nomme aussi…Jolly Roger !…

Je me mets à hurler et à me débattre comme une folle. Je voudrais courir jusqu’à la rambarde et me jeter à l’eau pour rejoindre mon père. Mais pour moi tout s’arrête là. Un marin m’assomme et je sombre dans une totale inconscience.

Quand je sors de cet état comateux je réalise qu’on m’a ligotée dans un coin où je suis à peine visible. Je suis morte d’inquiétude en pensant à papa. Que s’est-il passé pour lui? A-t-il été épargné? Survivra-t-il au chagrin de m’avoir perdue? Je crie de toutes mes forces pour intercepter un matelot et avoir des informations. Dans l’euphorie trépidante qui agite le vaisseau, c’est peine perdue. Désespérée et impuissante je pleure toutes les larmes de mon corps, essayant de me souvenir des tout derniers instants avant notre séparation. Qui sait si le passage en boucle de cette scène ultime ne me livrera pas un indice sur ce qu’il a bien pu devenir?

A dire vrai cette occupation inutile m’épuise. Et c’est tant mieux car je m’endors épuisée.

Le sommeil n’est-il pas la porte qui ouvre sur l’oubli?

Rick

Quelques heures plus tard j’ouvre l’oeil. Un membre de l’équipage m’aperçoit et me libère enfin.

Les pirates transbordent en chantant les trésors des vaincus. Bijoux, épices et thé s’entassent dans les soutes vides.

A la tombée du jour, une bordée de canons ensevelit l’épave. Avec les flammes en toile de fond on se croirait en enfer et les matelots qui hissent le foc semblent se consumer dans les voiles.

Drôle de vision aussi que celle de la vigie qui se trémousse sur le nid de pie comme sur une rôtissoire.

« Oh ! L’ami, t’as pas pris ton vermifuge? » hurle un borgne qui m’a pris en affection.

Ce pauvre type est bouffé par les vers et ne fera pas de vieux os !

Tout à coup, au cœur de l’incendie un personnage effrayant surgit de la dunette.

«  Larguez les amarres et virez sud-sud-est » aboie-t-il dans une porte voix.

Une ample veste à manchettes lui descend jusqu’aux genoux et l’étoffe frangée qui ceint sa taille tombe sur le revers de ses bottes fauves. Le baudrier qu’il porte en bandoulière étincelle de lames acérées. Sans compter le coutelas et les pistolets fourrés dans sa ceinture! Il y a de quoi claquer des dents devant une telle panoplie.

Pour dissimuler sa calvitie il a noué un foulard pourpre autour du crâne et l’a recouvert d’un tricorne. Si je te dis ce qui se ballade dans le rebord de son chapeau, tu seras écoeuré.  D’abord je crois que c’est un lacet de cuir qui pendouille, mais trois secondes plus tard, je vois pointer le museau d’un rat par-dessus le revers !

« J’te présente Croque-mitaine le meilleur pote de Rick, me susurre le borgne à l’oreille. Rick, c’est l’commandant. On l’appelle aussi Le Balafré. Moi, c’est l’Cyclope qu’on me surnomme ici et toi la môme ? »

Pour le moment je n’ai pas le coeur aux présentations. Car tandis que le rongeur dégouline dans le cou de son protecteur, la physionomie que je dévisage m’ôte l’usage de la parole. Une moustache en demi-lune fine comme une faucille affûtée, cerne des lèvres cruelles. Des sourcils touffus abritent des yeux cruels. Une balafre déchire la gauche de ce faciès hâlé taillé en biseau.

C’est à se demander si ce n’est pas le diable en personne.

Le supplice de la planche

Au crépuscule le bâtiment croise à vive allure.

« Foutez-moi ça au cimetière, vocifère Le Balafré en ouvrant la soute et désignant une brochette de pauvres hères aveuglés par la lumière. Que l’eau de vie coule à flot et qu’on distribue des chiques à gogo. Cornemuses, à vos postes! »

En deux temps trois mouvements les barils sont arrimés sur le gaillard. Les hommes y trempent les chopes au rythme des binious. Le capitaine donne le signal et dans un vacarme infernal, l’équipage se met à danser la gigue.

Le pont va céder si ça continue.

A part Le Cyclope et les deux énergumènes qui m’ont kidnappée, personne encore ne m’a remarquée. Ca me rassure. Pas pour longtemps car je redoute de plus en plus le moment des présentations. D’autant que je suis témoin du supplice de la planche sur laquelle les prisonniers en file indienne sont envoyés dans l’océan. Après s’être brutalement emparé du pilon d’un unijambiste, le commandant se poste devant le tremplin arrimé au bastingage et scande en mesure : « Au suivant ! »

Au dessus du sinistre voilier un halo d’oiseaux s’est formé. Leurs caquetages voraces me pénètrent comme autant de poignards. Parfois l’aileron d’un requin cogne l’étrave….Dans quelques heures il ne restera des noyés qu’un bain de sang. Quel cauchemar !

Lendemain de fête

A l’aube pas une mouche qui vole là dedans. Une mèche aurait vite fait d’embraser ces corps imbibés d’alcool. Cette idée me caresse l’esprit. Cependant à choisir entre l’océan pour moi toute seule ou un repaire de brigands, je me dis que… mieux vaut encore ce trou à rats. Ca se discute c’est vrai. Mais je me vois mal errer sur un radeau de fortune pendant des mois. Et toi que ferais-tu à ma place ?

Sans enthousiasme je décide d’explorer le sloop. J’enjambe ces grabataires avinés qui soufflent, ronflent ou gémissent. L’odeur d’une distillerie ne m’étourdirait pas d’avantage!

Livré à lui-même, le bateau part à la dérive. Le timonier est affalé sur la barre mais il faudrait qu’il se réveille car une risée prometteuse commence à nous secouer méchamment.

D’ici une heure le vaisseau sera comparable à un rocking-chair emballé prêt à verser dans les abîmes. Je le sais car depuis mes 6 ans (et j’en ai bientôt 12) je sillonne les mers à bord du petit chalutier de mon père. Je vois venir les vents, anticipe les manoeuvres et connaît les gestes en cas de coup dur.

Sans hésiter, je donne un coup de barre à bâbord. Le marin sursaute et rebondit sur ses pieds :

« Qu’est ce que c’est qu’ce bout d’zan ? C’est quoi cette gamine ? Ca alors ! peut-être bien que j’ rêve encore. Et si c’était un mauvais génie qui s’balade sur le « Sans Pitié», un genre de loup garou, de goguelin, de… ?

Bon sang, faut qu’j’en aie le cœur net.»

Il me saisit par la peau du cou et quand nos nez se touchent :

« Qu’est ce que tu fous là ? T’es qui ? »

Trop lourdaud pour m’intimider !

« Lâchez-moi si vous voulez que je vous réponde. La course des nuages et le vol des albatros ne présagent rien de bon. Une tempête se prépare. Il faut prévenir votre chef.»

Le matelot inspecte les nuées et un éclair de panique le traverse.

« Va chercher l’ patron, j’ peux pas quitter la barre. »

Cet ordre me foudroie et me voilà incapable de faire un geste.

« Eh la momie, fais pas ta chochotte. Grouille-toi si tu veux pas être au menu des squales ce soir.”

La mort dans l’âme je traverse le sloop de long en large. Le navire étourdi par la houle tourne sur lui-même comme une girouette. Je trouve le commandant à genoux. Ouf! …dans l’urgence de redresser le cap, il ne me remarque pas. Il s’agrippe aux cordages pour se relever et ayant atteint la cloche du bord, la fait sonner à toute volée :

« Debout là-dedans, hissez les perroquets, fermez les sabords. »

Aussitôt, le grand cercueil prêt à piquer du nez quelques secondes auparavant se transforme en une ruche trépidante. Les loups de mer ont regagné leur poste en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Chacun s’affaire avec une précision et une efficacité impeccables. Les voiles déployées piègent le vent fou qui les assaille. Et dans un effort démesuré, le bâtiment se redresse et l’étrave victorieuse écrase l’océan rebelle et reprend son cap.

Habile subterfuge

Quant à moi, je suis à l’agonie depuis que le terrible Rick m’a repérée. Il m’a ficelée contre le parapet face à la mer en furie. La bise me lacère et les embruns glacials me transforment en statue de sel. Mes forces m’abandonnent et je chavire dans l’inconscience.

C’est alors que Le Balafré, ayant retrouvé la maîtrise de son vaisseau m’administre deux claques :

« Eh ! Pas maintenant le dodo final. D’où tu sors, toi ? Ma foi, faut qu’ tu m’expliques ça. »

Puis posant la main sur sa poitrine pour se désigner : 

« Riick est pas curieux mais sacrément superstitieux. La mer est pleine de secrets, de bons et de mauvais génies. Je rigole pas avec ç, moi. Ah pas du tout! Une femme sur un rafiot, ça porte malheur, c’est bien connu. Avant que j’t’envoie par-dessus bord, explique-moi d’abord comment t’y es montée. »

La méfiance presque craintive avec laquelle il me considère me donne une idée de génie :

« Si vous saviez vraiment qui je suis vous ne me parleriez pas sur ce ton. Estimez vous béni de m’avoir avec vous. Car ne croyez pas que la belle prise que vous venez de faire soit passée inaperçue ! Vous faites des envieuses dangereuses dont vous ne viendrez pas à bout sans mon secours.” 

Le visage grimaçant du pirate commence à se décomposer. Je ménage volontairement de grands silence pour faire monter la pression. Puis pour retourner complètement la situation à mon avantage, je pousse l’effronterie jusqu’à lui demander:

“Toujours pas la moindre idée de qui je peux bien être?”

Blanc comme un linge, l’autre murmure dans un souffle à peine audible : “une sirène?”

Je le laisse maronner avant de conclure:

“Bien vu marin! c’est exactement ce que je suis. Mais pas n’importe laquelle. Figurez vous que je suis une sirène de haute lignée envoyée par…(là, mon imagination se montre un peu défaillante) Odin (en choisissant ce dieu nordique le plus puissant, je suis sûre d’impressionner Rick). Mon rôle est de vous protéger d’un guet-apens que complote un banc de sorcières marines pour s’approprier votre butin. S vous m’éliminez vous perdrez votre mascotte, vos bijoux et probablement la vie. »

Il faut voir l’impact que ce discours cousu de fil blanc a sur le brigand. La décomposition progressive de sa bobine me laisse perplexe tout autant d’ailleurs que mon aplomb !

Non seulement j’ai gagné la partie mais je me suis taillée la part du lion en jouant sur les points faibles de ce grand imbécile à la cervelle de moineau.

Le plus incroyable dans cette histoire c’est que la mission que je m’étais inventée pour déjouer la mort, allait se révéler juste. Ce n’est pas de harpies que j’allais délivrer le voilier mais de bien pire encore! Et cela quelques années plus tard!

Ecoute plutôt.

Sinistres découvertes

Grâce au Cyclope qui a tout entendu et ébruité mon origine surnaturelle, tous me respectent. Ca n’a pas été facile, vu mon statut presque “divin”, qu’on m’accorde une occupation sur le bateau. Mais j’ai tant insisté que me voilà aide cuisinière. Parfois ma nature laborieuse soulève de l’inquiétude :

« Une sirène de haut rang ça fait rien d’ses dix doigts ! Tu vas finir par t’user les menottes à force de nous éplucher des patates. C’est pas dit que les dieux là-haut acceptent que tu bosses comme ça. Et s’ils se mettaient en colère…. S’ils nous en voulaient ? Manquerait plus que tu nous portes la poisse ! »

Oui, mes journées sont bien remplies. Ce matin l’équipage défile dans l’entrepont où, sur une table montée entre deux canons, j’ai disposé des biscuits et des rations de rhum.

En passant se servir, Margot-La-Terreur se penche vers moi et me chuchote d’un air ahuri :

« Hynd, va voir la figure de proue. »

Je cours vers l’escalier en grignotant nerveusement un « casse-dent (biscuit sec).» Puis me précipitant vers le beau pré je m’y arc-boute.

Horreur !

La figure de proue est vivante. La jeune fille altière qu’elle dessine sur fond de ciel a aujourd’hui l’apparence d’un dragon qui roule des yeux voraces en broyant une main. On dirait celle de Crotal, le seul à bord à porter des mitaines. Effectivement en comptant le nombre de rations consommées ce midi je constate que quelqu’un n’a pas mangé la sienne. Un frisson glacial me traverse. 

Depuis que je vis sur le sloop, il y a déjà eu cinq victimes.

On retrouva la tête de Chien Enragé se balançant sur un hauban dégoulinante de sang. Deux semaines après à trois heures du matin, des grincements sinistres nous alertèrent. Un brouillard poisseux bouchait l’horizon. On découvrit Croque Mort pendu à un gibet au sommet du grand mât. J’entends encore le claquement de son corps osseux quand on le jeta dans les eaux noires. Coq en Pâte, marmiton sympathique que j’aidais volontiers disparut du jour au lendemain. Quant à Cloporte… Abominable! On le coupa en deux au niveau du buste. Le haut de son corps fut déposé à la verticale dans un canot de sauvetage de sorte qu’on le croie vivant. Les jambes, c’est le capitaine qui les découvrit dans son hamac en allant se coucher!

Qui d’entre nous serait la victime suivante ?

Comme des mouches

Après avoir longé les côtes européennes, le navire poussé par les alizés pénètre dans une zone périlleuse, le Pot au Noir. Un calme plat succède à des orages qui cessent subitement. Le sloop semble damné. Ses voiles pendent comme des loques, les verges battent sous la houle et on fait du sur place. Puis un ouragan se lève et nous propulse à des vitesses exceptionnelles. Une seconde d’inattention serait fatale. Prise de folie, la bordée de quart se mutine et la cruauté de Rick n’a plus de limite.

Ce soir un couchant de soleil livide plaque nos ombres au sol les étirant à l’infini. Les hommes mal à l’aise dans ce clair obscur indécis se réfugient dans le roof. Ils jouent avec des dés pipés et des cartes biseautées.

Moi je reste sur le gaillard où j’encourage Crachat Noir et Langue de Bois qui font un concours. Celui qui enverra le plus de mollards dans le crachoir recevra en prime une chique de son adversaire. Mais le jeu est interrompu par un mugissement. Un hurlement le suit de près. Instinctivement nous nous tournons vers la proue et dans sa gueule en feu y reconnaissons Vermifuge ou plutôt… ce qu’il en reste.

Curieusement, si l’équipage se réduit à vue d’oeil et que les hommes tombent comme des mouches, tonnerre et tourmente nous épargnent. Même les courants déchainés nous évitent. Nous sommes privilégiés sur le plan de la navigation, décimés sur le plan humain. 

Par contre, dans un rayon de plusieurs kilomètres, quelle hécatombe ! A part le nôtre, aucun navire ne tient le coup. A l’affût des épaves Le Sans Pitié vole de bordage en bordage et ses cales s’alourdissent de denrées et fortunes.

Si l’Atlantique nous trace une voie royale à travers le Pot au Noir, il ne reste qu’une une poignée d’hommes à bord. Toutes les 48 heures la cloche sonne le glas.

Le voilier pisse le sang.

Enquête

« Faut qu’on mène l’enquête, déclare Margot-La-Terreur en m’apprenant à glisser une frégate dans une bouteille.

-Ouais, ça peut plus durer, acquiesce Le Cyclope en ajustant la longue-vue qu’il vient de terminer.

-Parole de boucanier, faut qu’on agisse ajoute Crachat Noir qui sculpte une tabatière. »

Tu l’ as deviné? Je viens de te présenter mes trois uniques camarades qui bricolent pendant la pause.  Les autres sont des sacripants.

Nous côtoyons le Brésil sous la canicule. Dans la mer on a plongé un énorme hamac, sorte de “pare-requins” où les matelots se lavent en chantant.

En poupe, il y a en qui pêchent espérant améliorer le menu. Nous allons franchir le tropique du Capricorne.

Apparemment, tout baigne dans l’huile. On dirait même que nous aimantons les galions pleins d’or. Du haut de son nid de pie, Œil de Lynx note que tous dévient de leur trajectoire pour s’offrir à nous. Quel étrange phénomène !

Le pire c’est que dès qu’ils sont à notre portée, nous les pillons avec une facilité qui me laisse pensive. Comparable à un coffre-fort gavé, le Sans Pitié fait force voiles vers le cap Horn en semant derrière lui le cortège de ses victimes. Ce matin cousu dans une toile, c’est Brûle Gueule qu’on immerge.

Avec mes camarades, nous inventons une stratégie pour sonder ce mystère. Margot-La-Terreur aura l’œil sur ce qu’il reste de l’équipage. Crachat Noir passera les cales au crible. Le Cyclope veillera jour et nuit sur la figure de proue. Moi, je pisterai le capitaine.

Sache qu’à l’heure où je te parle, nous ne sommes que treize survivants.

Le suspect

Après une semaine de vigilance soutenue nous faisons le point dans la soute au bétail.

Là au moins nos voix seront couvertes par le beuglement des vaches et le grognement des cochons de lait. Espérons qu’on ne mourra pas asphyxiés !

« Dis l’Cyclope, tu l’as vu disparaître toi, l’Edenté ? Et Le Tatoué, qu’est ce qui a pu lui arriver ? Volatilisé sans laisser de trace….

-Non, répond Le Cyclope, pas brillant mon bilan. Le soir où le seizième larron a été avalé, un gros nuage s’est installé à l’avant et j’ai eu beau me contorsionner sur le beaupré impossible de distinguer quoique ce soit. Les jours suivants, sous une pluie battante, j’ai gardé les yeux rivés sur la proue mais évidemment il ne s’est rien passé d’anormal. Et toi Crachat Noir, t’as du nouveau ?

-Moi j’ai examiné tous les recoins du Sans Pitié et j’ai bien failli y laisser ma peau. Ces foutus rats sont maîtres à bord et croquent à pleines dents tout ce qui bouge ou sent le frais. Mais quand même j’ai repéré des trucs pas catholiques dans un minuscule réduit planqué entre deux cales. Ca puait là-dedans comme c’est pas permis et au fond d’un tonneau j’ai trouvé des blagues à tabac bourrées de punaises, des morpions noués dans un mouchoir et des queues de souris ficelées par dix. Après avoir dégagé ces immondices, je suis tombé sur des alambics. Dessous il y avait un grimoire moisi dont les pages étaient collées par du vert-de-gris. Sur l’une d’elles j’ai lu : Comment invoquer des âmes errantes. Après y’avait des tas de formules. Mais malgré que j’aie fait un peu d’école, j’ai rien pigé d’ce charabia.

T’aurais pas reluqué un gars louche Margot parmi les rares qui restent.

– Ma foi, non. Y sont pas assez futés pour faire d’ la sorcellerie. C’est tous des trouillards et la peur les a transformés en enfants de cœur. Eux qui pensaient qu’à se tirer dans les pattes, y s’ serrent les coudes comme des frangins. J’vous jure qui sont attendrissants. On dirait une tripotée de chiots terrorisés.

Qu’est ce t’en dis Hynd ?

– Il y a du vrai dans tout ça. Mais les amis, j’ai des révélations à vous faire. Vous savez que sous la cabine du Balafré il y a l’arsenal. Eh bien avec une vrille, j’ai fait un trou dans le plafond et par ce trou gros comme un sou, j’ai pu espionner Rick dans le détail.

Je ne vous en dirai pas plus.

Rendez vous à deux heures, cette nuit sous les appartements du capitaine.

Pacte macabre

Ce 9 novembre, dans une déchirure l’horizon apparait. Nous naviguons près de la Terre de Feu.

Sur la côte, pas un port pour mouiller à l’abri des déferlantes gigantesques. Talonnés par les grêlons nous nous faufilons entre les îlots de Cap Horn, plein vent arrière. C’est à coup de bonds que le barreur dompte le navire et je me demande comment il se repère dans ce rideau de brume. Là-haut dans les enfléchures, il faut plus d’une heure pour ramasser la toile givrée. Cependant malgré les bourrasques qui nous précipitent contre les récifs et les trombes d’eau submergeant Le Sans Pitié, le sloop demeure invincible.

Même si Rick est un loup de mer à toute épreuve, il y a quelque chose de suspect dans sa maitrise absolue des éléments. Les ordres qu’il braille ont le pouvoir d’anéantir tous les obstacles ! Pourquoi ?

L’heure est venue maintenant cher lecteur de te mettre dans la confidence.

A 1h 58 nous sommes tous les quatre, mes camarades et moi, dans l’arsenal. Un silence de mort plane dans la chambre du commandant. Soudain on dirait qu’un typhon a fait irruption. Cela dure un instant, puis retour au calme suivi d’une violente querelle :

« C’est la fille qu’il me faut et ce sont des abrutis édentés ou boiteux que tu m’envoies en échange de coffres débordants. Je n’ai plus rien à faire de ces minables. Leur sang m’a nourri un temps mais j’ai besoin de plus. La gosse est intelligente, maligne, ingénieuse. Voilà une énergie tonique et qui va me régénérer. Je me retrouve en elle quand enfant, je marchais main dans la main avec mon coeur. Maintenant il est comme mort, figé dans les glaces, chaque jour plus insensible. Pour rester éternel il doit recevoir du sang neuf…N’oublie pas que je navigue entre deux mondes : celui des vivants et celui des morts. C’est un sacré challenge. Il me faut du “lourd” pour survivre dans cette entre deux incertain.      

-Ecoute Darky, contre des vents favorables jt’ t’ai vendu mes cheveux et chaque frégate conquise m’a coûté un mat’lot. A l’heure où mes malles sont pleines tu veux tout d’ même pas que je t’offre ma mascotte ?

-Ta mascotte ! Tu prétends que cette gamine est TA mascotte alors que j’ai mis à ta portée tant de trésors et t’ai évité tant de dangers.

-Ouais parfaitement! Y a les sorcières marines qui “z’yeutent” ma fortune. Et y a qu’ Hynd pour les tenir à distance. Si j’ me sépare d’elle j’suis foutu.

_ Ah……ah……ah….. ! s’esclaffe le zombi (et son rire fait grelotter les armes de l’arsenal) je ne te savais pas superstitieux. Et naïf en plus ! Toi le pirate le plus redouté et redoutable, tu gobes les balivernes de cette oie. Tu n’as pas encore pigé qu’elle abuse de ta bêtise pour t’empêcher de la jeter par-dessus bord, ah, ah, ah! Si ce n’est pas cette femelle que tu me livres ce soir, je te briserai les os et……. »

Une dizaine de détonations étouffe la suite. Le balafré a brandi une arme.

« Malheureux ! Ne sais tu pas que mon corps n’a pas plus de consistance qu’un halo de buée sur une vitre. Toi qui as osé me tenir tête sois maudit à jamais. »

Dans un fracas infernal la cabine vole en éclats. Foudroyé, Rick retombe en poussière sur le pont. Furieux, Darky monte  dans les gréements à une allure vertigineuse et met le feu aux voiles. Sa silhouette blafarde déchire le ciel d’une spirale fulgurante. Elle s’enfonce dans le ciel lourd comme une vrille, laissant derrière elle le Sans Pitié en feu.    

Dix ans plus tard

« C’est en dépassant le Cap Horn pour la seconde fois que moi, Hynd, capitaine du Chien Jaune, envoie ce manuscrit à la mer à la faveur de qui le trouvera. Ce 9 novembre, 10 ans pile après cette sinistre aventure, mes hommes et moi repérons un bâtiment de 280 tonneaux à l’ouest du détroit de Magellan. Il croise toutes voiles dehors et suivant la coutume, nous lui lançons des signaux.

Pas de réponse.

Cela éveille notre curiosité et nous nous approchons. Le navire semble déserté bien que défiant les vents et contrôlant sa route. Nous finissons par l’arraisonner. Personne ! Dans la cuisine il y a du thé qui fume et du poulet rôti. En arpentant le pont j’ai une impression de déjà vu. Ma mémoire ne m’en dit pas plus.

A la tombée du jour, après de vaines recherches, mes hommes regagnent la frégate. Nous sommes tous mal à l’aise et parcourus de frissons. Et tandis que nous nous éloignons mes yeux ne peuvent se détacher de ce vaisseau abandonné.

C’est alors qu’au lever de lune, des squelettes luisants comme des lucioles se mettent à grimper dans la voilure et à déambuler sur le gaillard. Leur chef hurle dans un porte voix sans que nul son ne nous parvienne. Alors je prends ma longue vue et je vois un rat sur le crâne du macchabée.

Le souvenir du Sans Pitié fait immédiatement surface : la scène de Rick pactisant avec le zombi, leur dispute et les conséquences fatales qui s’ensuivirent. Puis j’entends Darky damnant les corsaires : « Tant que le sortilège ne sera pas levé, votre voilier-fantôme sera condamné à errer dans cette zone jusqu’à la fin des temps. »

Depuis, nombreux sont les marins qui ont surpris cet étrange bâtiment dans leur sillage. Cela les a épouvantés. Désormais, ils ne seront plus inquiétés, car cette nuit j’ai décidé de mettre fin à cette troublante histoire. Il est vrai que je suis si bouleversée en reconnaissant le sloop que je mets un certain temps avant de me ressaisir.

Puis poussée par une force qui échappe à ma volonté, je prépare une chaloupe et me dirige vers lui. J’ai eu soin au préalable de hisser deux pavillons. L’un annonçant : « J’arrive.» L’autre : « Mes intentions sont pacifiques. Je viens vous communiquer un message.»

Délivrance

Quand j’effleure l’étrave on m’envoie une corde et je saute sur la dunette. Les squelettes m’entourent comme une bête curieuse sauf Le Balafré qui se tient à l’écart. A ce moment précis j’ai l’impression que son salut dépend de moi.

Une idée lumineuse me traverse et j’ai la conviction qu’un seul geste d’amour suffirait à délivrer ces moribonds du sortilège qui les enchaîne.

Alors, après maintes hésitations, ce geste, je le fais. Je m’avance vers le capitaine et malgré ma répulsion, je serre ses mains froides et décharnées dans les miennes. Dieu sait s’il m’en coûte car j’ai nourri envers ce personnage une haine sans borne.

Le résultat est instantané ! Rick dégage maintenant une chaleur douce presque …parfumée. Je sens fondre son coeur et pleurer ses regrets. Et tandis que son bateau commence à se volatiliser lui et son équipage disparaissent comme des bulles de savon.

Quand je retrouve mes esprits je suis allongée dans mon hamac. J’ignore encore aujourd’hui par quel miracle j’ai atterri dans ma cabine!

Le mot de la fin

Que celui qui lira le récit du vaisseau-fantôme se garde bien de le raconter à tous les vents. Car, comme dit le proverbe cher aux écumeurs d’océans :

Tenir éloignés des rivages et des terres

Légendes de corsaires et secrets de la mer.

 

FIN

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